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Variations sur la
poésie de Rachmaninov
« Je
vais me promener dans la campagne. Mon oeil capture l'étincelle
de lumière sur un feuillage rafraîchi par les averses,
mes oreilles capturent le bruissement sous-jacent des
bois. Ou bien je regarde les teintes pâles du ciel au-dessus
de l'horizon après le crépuscule et elles arrivent -
toutes les voix d'un coup. Non pas une par ci, une par
là. Toutes. Tout l'ensemble grandit. » Une musique de lexistence serait celle qui dédaignerait les exercices hautains dun art mystique ou métaphysique, et ne serait avivée que par les feux quotidiens de la tragi-comédie que nous joue la vie. Se perdre dans une musique qui participerait, non point philosophiquement ni systématiquement, mais avec le serpentement de ses mélodies, les orages grondant de ses orchestres, les discussions poétiques et joyeuses de ses violoncelles et de ses pianos, les vers pudiques ou révoltés de ses arpèges, qui participerait donc à une expérience de lexistence. Qui naimerait pas entendre, parfois, ce que donnerait lexpression mélodique et sonore des sentiments que nous portons sur nos vies, une musique qui se courberait comme un fleuve sur le lit de nos joies et de nos peines, au diapason de notre intimité, composition sincère et personnelle, sobre et secrète, mais aussi bien, pour nous électriser, picturale, festive ou guerrière, en bref une peinture par le son du combat - ordinaire et extraordinaire, entre lhomme et le réel ? Voici ce que nous donne à vivre le compositeur russe : une musique dont les arpèges vibrent un demi-ton au-dessous parce que le pianiste est lui-même sur le mode mineur. Une composition où nous avons limpression, rare, non pas dun auteur qui parle, mais, comme dirait Claudel, dune âme que lauteur ne réussirait pas à empêcher de parler, de pleurer, de se révolter. En somme, cher lecteur, une musique où le jeu de couleurs des nuages du crépuscule éveillerait dabords des sentiments et des souvenirs, que le cur exprimera en musique, avant dévoquer tout traitement sonore ou innovation pianistique. Chez Rachmaninov,
pour qui la « musique est sur de la
poésie », les graves ouvertures sur des
accords en mineur sont la preuve sincère et désolée
dun esprit tourmenté et parfois enragé. On voit,
quelque part, ce qui rapproche ce Tondichter (poète
des sons) dun Schubert : la fragilité,
lautobiographie, la pudeur, lhumanité, la
difficulté, parfois, de clôturer gaiement une
uvre, linattention portée aux styles et à
lhistoire de la musique si ce nest à ce qui
chante en lui.
Schubert racontait
dailleurs que lorsquil souhaitait peindre
lamour, il peignait le chagrin, et lorsque
cétait le chagrin quil visait il peignait
lamour. On trouve cette même valse de lêtre
- et qui ne la pas connu ? chez Rachmaninov :
souhaitant peindre le bonheur il peignait la tristesse,
et de la tristesse il peignait le bonheur, prouvant ainsi
que, à la manière du yin et le yang, ces deux humeurs
ne sont pas emmurées lune contre lautre,
chacune delle ayant dû creuser un trou dans son
continent pour rejoindre sa comparse et, bien souvent, la
contaminer
Car Rachmaninov est
assurément beaucoup plus slave et sentimental quun
Schubert, ressemblant à ces personnages souterrains et
tragiques de romans russes. Et cependant, les orages et
les tempêtes quil abrite se parent dun
masque impassible et presque sévère, dun visage
réservé et solitaire. Lhomme jouait sa musique
sans théâtralité, désamorçant le lyrisme de ses
pièces, comme par pudeur ou discrétion (en pianiste
"puritain" diront-même les critiques
américaines). En 1919, lorsquun journaliste lui
demanda quel était le thème dinspiration de ses Etudes-Tableaux, Rachmaninov fit une réponse quil
aura souvent loccasion de répéter quand on le
questionnera sur son uvre :
Preuve, une
nouvelle fois, de son intégrité musicale.
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