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L'univers de Rachmaninov

 

Variations sur la poésie de Rachmaninov
Une musique de l’existence, suite.
Andante con moto

 

Saint Pantaleon the Healer de Nicholas Roerich

« Je vais me promener dans la campagne. Mon oeil capture l'étincelle de lumière sur un feuillage rafraîchi par les averses, mes oreilles capturent le bruissement sous-jacent des bois. Ou bien je regarde les teintes pâles du ciel au-dessus de l'horizon après le crépuscule et elles arrivent - toutes les voix d'un coup. Non pas une par ci, une par là. Toutes. Tout l'ensemble grandit. »
Rachmaninov

Une musique de l’existence serait celle qui dédaignerait les exercices hautains d’un art mystique ou métaphysique, et ne serait avivée que par les feux quotidiens de la tragi-comédie que nous joue la vie. Se perdre dans une musique qui participerait, non point philosophiquement ni systématiquement, mais avec le serpentement de ses mélodies, les orages grondant de ses orchestres, les discussions poétiques et joyeuses de ses violoncelles et de ses pianos, les vers pudiques ou révoltés de ses arpèges, qui participerait donc à une expérience de l’existence. Qui n’aimerait pas entendre, parfois, ce que donnerait l’expression mélodique et sonore des sentiments que nous portons sur nos vies, une musique qui se courberait comme un fleuve sur le lit de nos joies et de nos peines, au diapason de notre intimité, composition sincère et personnelle, sobre et secrète, mais aussi bien, pour nous électriser, picturale, festive ou guerrière, en bref une peinture par le son du combat - ordinaire et extraordinaire, entre l’homme et le réel ?

Voici ce que nous donne à vivre le compositeur russe : une musique dont les arpèges vibrent un demi-ton au-dessous parce que le pianiste est lui-même sur le mode mineur. Une composition où nous avons l’impression, rare, non pas d’un auteur qui parle, mais, comme dirait Claudel, d’une âme que l’auteur ne réussirait pas à empêcher de parler, de pleurer, de se révolter. En somme, cher lecteur, une musique où le jeu de couleurs des nuages du crépuscule éveillerait d’abords des sentiments et des souvenirs, que le cœur exprimera en musique, avant d’évoquer tout traitement sonore ou innovation pianistique.

Chez Rachmaninov, pour qui la « musique est sœur de la poésie », les graves ouvertures sur des accords en mineur sont la preuve sincère et désolée d’un esprit tourmenté et parfois enragé. On voit, quelque part, ce qui rapproche ce Tondichter (poète des sons) d’un Schubert : la fragilité, l’autobiographie, la pudeur, l’humanité, la difficulté, parfois, de clôturer gaiement une œuvre, l’inattention portée aux styles et à l’histoire de la musique si ce n‘est à ce qui chante en lui.

Dans mes compositions, disait-il, je ne fais aucun effort conscient pour être original, ou romantique, ou national, ou quoi que ce soit. J’écris la musique que j’entends en moi, aussi naturellement que possible.

Schubert racontait d’ailleurs que lorsqu’il souhaitait peindre l’amour, il peignait le chagrin, et lorsque c’était le chagrin qu’il visait il peignait l’amour. On trouve cette même valse de l’être - et qui ne l’a pas connu ? chez Rachmaninov : souhaitant peindre le bonheur il peignait la tristesse, et de la tristesse il peignait le bonheur, prouvant ainsi que, à la manière du yin et le yang, ces deux humeurs ne sont pas emmurées l’une contre l’autre, chacune d’elle ayant dû creuser un trou dans son continent pour rejoindre sa comparse et, bien souvent, la contaminer …

Ce n’est donc pas un compositeur pessimiste ou angoissé, mais un homme abîmé dans le phénomène de l’existence que nous allons découvrir. On insistera jamais assez, comme pour éclairer l’envers de sa réputation, sur la personnalité complexe mais généreuse du personnage. Sa fille Irina Wolkonsky écrivait qu’il

se méfiait des mots. Aussi détestait-il et évitait-il les interviews. Il disait que les mots ne servent à rien pour traduire les émotions et les sentiments intimes, que tout ce qu’il ressentait, il le disait bien mieux, plus clairement et plus fidèlement dans ses œuvres, et qu’il l’exprimait dans son jeu.

Car Rachmaninov est assurément beaucoup plus slave et sentimental qu’un Schubert, ressemblant à ces personnages souterrains et tragiques de romans russes. Et cependant, les orages et les tempêtes qu’il abrite se parent d’un masque impassible et presque sévère, d’un visage réservé et solitaire. L’homme jouait sa musique sans théâtralité, désamorçant le lyrisme de ses pièces, comme par pudeur ou discrétion (en pianiste "puritain" diront-même les critiques américaines). En 1919, lorsqu’un journaliste lui demanda quel était le thème d’inspiration de ses Etudes-Tableaux, Rachmaninov fit une réponse qu’il aura souvent l’occasion de répéter quand on le questionnera sur son œuvre :

Ceci m’est personnel et ne concerne pas le public. Je ne crois pas qu’il faille qu’un artiste révèle trop ses images. Laissez le public imaginer ce que cela lui suggère.

Preuve, une nouvelle fois, de son intégrité musicale.

Le portrait que nous sommes en train de faire de Rachmaninov pourrait donc aller à cet autre poète, Franz Schubert. On a dit avec justesse que les compositions du pianiste autrichien étaient comme « un sourire entre deux larmes ». Bien sûr, le grand romantisme du
second concerto ou de la première symphonie de Rachmaninov nous inciterait à penser que, bien plus extrême et grandiose, sa musique serait, elle, comme « un carnaval entre deux tempêtes » ! Et pourtant, la sobriété et l’intimité que développe le compositeur dans sa Sonate pour violoncelle ou ses Etudes-Tableaux nous incite à aller chercher plus loin, à le rapprocher de Schubert, comme nous l’avons fait, pour sa poésie et sa pudeur, et à le distinguer, par sa personnalité, bien plus slave, tourmentée, orageuse, ce que nos précédents articles ont, en quelque manière, montré.

 

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