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L'univers de Rachmaninov

 

Un peintre russe
L’âme slave de sa musique
Allegro ma non tanto

 

Peinture de Constantin Iouon

"Je n'ai aucune sympathie pour le compositeur qui produit des ouvrages selon des formules ou des théories préconçues. Ni pour le compositeur qui écrit dans un certain style parce que c'est la mode de le faire."
Rachmaninov

Rachmaninov fut, bien plus qu’on ne le pense, un des compositeurs les plus russes de sa génération. Et d’abord dans son écriture. Les sonorités et les rythmes slaves et populaires colorent et courbent la plupart de ses mélodies, d’où les longues et flexibles phrases qui parsèment son œuvre et, souvent, la frénésie et la veine quasi tzigane de ses finales. Rachmaninov fut d’ailleurs autant que Chopin, cet autre pianiste de l’Est, attaché à rendre ses notes aussi pures et aériennes entres-elles que la voix humaine : « la seule chose à laquelle je pensais » en composant le thème initial du troisième concerto, écrit-il à Joseph Yasser, « c’était à la sonorité. Je voulais « chanter » la mélodie sur le piano, tout comme un chanteur la chanterait ».

Cependant les vocalises de ses thèmes sont comme les couleurs et la palette d’un musicien habité par le souci de figures harmonieuses et équilibrées, de la mélodie « comme principe moteur de la musique ». Pour Rachmaninov, l’expression et la chanson mélodiques sont à la source de l’envoûtement sonore. Il a toujours critiqué toute forme de musique intellectuelle ou théorique (s’il admirait le talent de Debussy et de Stravinsky, il n’a jamais apprécié le manque de mélodie, selon lui, de leur musique). L’important est de partir du cœur et d’y revenir :

Aujourd’hui le cœur est en train de devenir un organe atrophié ; on ne l’emploie plus. Il sera bientôt devenu une simple curiosité.

D’où, à l’instar de la musique slave, une composition chantante et dansante - donc populaire - qui n’observe qu'assez peu les palpitations techniques et linguistiques du nouveau siècle en termes de musique (en effet, de nombreuses voies vont être explorées, toutes plus ou moins ignorées par le compositeur - à l’exception notable du jazz -, par Stravinsky justement, ou encore Scriabine, Bartok ou Schoenberg, nous y revenons dans notre biographie). Il expose cette vision dans une interview à The Etude en 1919 :

Rimski-Korsakov, Dvorak, Grieg et autres s’adressaient au « mélos » national comme à la source naturelle de leur inspiration […]. A l’exception de quelques modernistes, tous les compositeurs russes se nourrissaient de la chanson nationale russe […]. Les futuristes russes ont tourné le dos à la simple chanson populaire de leur patrie, et c’est probablement la raison pour laquelle leurs œuvres ont l’air d’élucubrations « boursouflées » et artificielles.

En ce sens, Rachmaninov souhaite donner vie à un art essentiellement russe (donc mélodique) et - il n’y a pas à y voir une contradiction - un art essentiellement moderne (puisque la modernité doit se nourrir des traditions musicales nationales). En conséquence, il reste fidèle à Michel Glinka, avec qui est née la musique russe moderne. Celui-ci ne disait-il pas, bien que plus traditionaliste encore, que "celui qui crée la musique, c'est le peuple ; et nous, les artistes, nous ne faisons que l'arranger " ? On pourrait également noter, au passage, l'influence de son professeur au Conservatoire, Sergueï Taneïev, sur ces positions musicales, bien qu'à nouveau Rachmaninov se soit quelque peu tenu à l'écart de tout projet fondationnaliste ou nationaliste de la musique russe :

Tout musicien russe doit avoir à tâche de favoriser la création d'une musique nationale. Que faut-il faire pour y parvenir ? C'est l'histoire de la musique d'Europe occidentale qui nous fournit la réponse à cette question. Il faut déployer en faveur du chant russe le même effort mental que les gens d'Europe occidentale ont appliqué à leur chant ; c'est à cette seule condition que nous posséderons une musique nationale... (Personnalité, Oeuvres et Documents, Moscou, 1925, cité par Victor Séroff, Rachmaninoff, Robert Laffont, 1954).

Russe, Rachmaninov l’est également en étant profondément attaché à son pays. Son écriture met ainsi d’autant mieux en relief et en lumière des thèmes gorgés de la même sève slave et nationale. On sait que sa terre natale est à la fois plus et moins qu’un motif d’inspiration : plus, parce que la Russie n'est pas seulement, ponctuellement, parmi les thèmes de sa musique, mais qu‘elle les habite tous, que la lyre du musicien, son esprit, son instinct musical et son cœur sont fait littéralement de matière russe (comme Tchaïkovski, il aurait pu dire : "Je suis russe, russe, russe jusqu'à la moelle des os !" ). Et même si le compositeur s’en défend, ses mélodies germent néanmoins sur le terroir culturel et imaginaire de son pays (Il est même celui qui a donné à la musique russe parmi ses plus grands monuments religieux, avec la Liturgie de Saint jean Chrysostome et les Vêpres.). Il a d’ailleurs mis en musique des textes de Pouchkine, Lermontov, Alexeï Tolstoï, Tioutchev, Nekrassov ; il a été également un proche ami du célèbre écrivan Anton Tchekhov, qui l'a admiré.

Enfin, elle est moins qu‘un motif puisque Rachmaninov est un musicien authentique et sincère, et que ses voix intérieures ou, pour ainsi dire, sa personnalité résonnait ou se manifestait autant dans son écriture, si ce n'est plus, que les paysages infinis de la Russie (avec lesquels, en réalité, ce qu'il exprimait rentrait en correspondance). En ce sens, il ne procède pas à une simple récupération des traits et des accents typiques de la musique folklorique russe, il s’en sert plutôt de lieu d’habitat, de théâtre, d’univers, pour ses sentiments, ses propres problèmes et ses explosions, afin de former un art éminemment russe et universel (nous y revenons dans notre article consacré à sa proximité esthétique avec le grand paysagiste russe Isaac Levitan).

Ainsi, sous le tracé original de ses mélodies chantées, l’auditeur quelque peu connaisseur en peinture sonore pourra déceler ici ou là des motifs, des esquisses, des arrières-plan ou des symboles russes (le magnifique Adagio de le
Seconde Symphonie, par exemple, déroule devant nous de calmes et vastes horizons slaves). Nikolaï Medtner, un des grands pianistes contemporains de Rachmaninov, mais également un de ses compatriotes, ne voyait-il pas, dans l’introduction du second concerto, « sentir s’élever devant nous la Russie dans toute sa grandeur » ? Au delà des toiles, on trouve également ces œuvres qui prennent leur source au pays natal et chantent leur tristesse de s’éteindre dans des mers si lointaines (le quatrième concerto et la troisième symphonie se joueront aux Etats-Unis …), ou d‘autres encore, comme le magnifique prélude en si mineur opus 23, où carillonne la Russie dans le cœur du pianiste en tournée à l’étranger. L‘imaginaire et la sonorité des cloches sont d’ailleurs éminemment russes. « Les cloches accompagnaient chaque russe de son enfance jusqu’à la tombe, écrit-il, et aucun compositeur ne pouvait échapper à leur influence », et certainement pas celui qui les découvrit avec sa grand-mère, et les fera sonner dans nombre de ses œuvres, et d’abord dans sa préférée, justement nommée les Cloches.

Les Cloches, celles de la cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod en particulier, ont marqué son univers musical


On finira pourtant par la trace la plus profonde qu’ait laissé Rachmaninov sur son amour pour le sol de son enfance : le silence et l’apathie qui s’abattirent sur ses facultés créatrices dès lors qu’il fut en exil, et qui ne se délaieront que sous la chaleur de l'attachement, bon gré mal gré, aux contrées américaines que huit années plus tard :

En quittant la Russie, racontait-il, j’ai laissé derrière moi l’envie de composer. En perdant mon pays, je me suis aussi perdu moi-même. Dans cet exil, loin de mes racines et de mes traditions, je ne trouve plus l’envie de m’exprimer.

Note de musique
Vous pouvez continuer la découverte de l'univers slave du compositeur russe en consultant
notre article sur le peintre russe Isaak Levitan, dont le lyrisme psychologique et l'amour du pays natal s'apparentent grandement aux thèmes de Rachmaninov.

 


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