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Seconde symphonie

 

Peinture de Caspar David Friedrich

« La Musique souvent me prend comme un mer ! »
Baudelaire (bien que, l’auditeur en conviendra sans doute, il s’agisse ici, concernant la Seconde Symphonie, davantage d’un Océan que d’une mer...)

Puce Introduction

-------La Première symphonie, chargée d'une ampleur épique absolument formidable, mêlait passion, fureur, violence même. Sa création fut un échec désastreux et entraîna chez Rachmaninov le désespoir que l'on sait (nous renvoyons à notre biographie et à l'article concernant la Première symphonie pour plus d'information). Pourtant, près de dix ans plus tard, une nouvelle partition symphonique de grande envergure (près d'une heure), reprenant nombre des traits caractéristiques de la Première symphonie, est mise en chantier. Si la matière sonore est toujours aussi combustible, l'architecture, plus subtile et contenue, fait preuve d'une maîtrise et d'une maturité exemplaires, seules à même de concilier des qualités dramatiques impressionnantes et une écriture authentique, touchante, sincère. Car des deux symphonies (n'oublions pas cependant que Rachmaninov en composera une troisième durant son exil), la seconde est sans aucun doute la plus profonde et la plus allègre (elle est d'ailleurs la plus plébiscitée et la plus jouée en concert). Ce n'est donc pas tant le langage qui a changé (du reste la symphonie n'innove guère dans la forme, héritière en grande partie des symphonies de Tchaïkovski), ni le flot lyrique et la luxuriance mélodique typiques du compositeur, qui ne tarissent pas, mais bien plutôt un épanouissement créatif irrésistible, qui multiplie avec joie et souveraineté les réussites sonores (par exemple le principe cyclique, moins ostentatoire que dans la Première symphonie, le célèbre et merveilleux thème de l'Adagio ou encore l'imprévisible fandango du deuxième mouvement).
Pourtant, le combat était loin d'être gagné d'avance, comme l'évoque très bien Victor Séroff :

Après en avoir écrit une première ébauche, Rachmaninoff la trouva si mauvaise et de si médiocre qualité qu'il mit le manuscrit de côté et ne l'acheva qu'à son retour à Ivanovka, l'été suivant. Il jura que lorsqu'il en aurait terminé avec elle et qu'il aurait remanié sa première symphonie, c'est une forme d'art musical à laquelle il ne toucherait plus jamais.
"Qu'elles aillent au diable ! disait-il à Morozov. D'abord je ne sais pas écrire une symphonie et puis je ne tiens nullement à en composer."

En janvier 1907, Rachmaninov informe Siloti de son projet d'écrire une nouvelle symphonie, en lui enjoignant le silence (évidemment, Siloti s'empresse de colporter la nouvelle, qui est reproduite dans les journaux !). La partition, finalement achevée à la fin de l'année à Dresde (la facture orchestrale particulièrement riche est d’ailleurs probablement le fruit des impressions laissées par Salomé, l’opéra de Richard Strauss qui y avait été crée peu auparavant), est crée le 26 janvier 1908. Pour ne pas rééditer l'échec de la Première symphonie, c'est Rachmaninov lui-même qui la dirige. Il fait bien : la composition est acclamée par le public de Saint-Pétersbourg. Si certains chefs d'orchestre, trouvant la partition trop longue, notamment dans le finale, se sont mis depuis à faire des coupures (Eugène Ormandy, qui était proche de Rachmaninov, avait obtenu l'accord de celui-ci, après une longue séance de travail, pour une coupure de deux mesures dans le premier mouvement et de trois mesures pour le final !), on respecte plus, aujourd'hui, la partition.

Puce Description de l'oeuvre

Rachmaninov a toujours apporté le plus grand soin à l'introduction de ses oeuvres, soucieux de l'attention des auditeurs à sa musique. A ce titre, l'ouverture de la Seconde symphonie est plus qu'un archétype : c'est un formidable océan sonore, dramatique et majestueux, qui se met lentement en branle. Avec lui, le thème servant de devise à l'oeuvre énoncé, c'est le destin de la symphonie qui est scellé. Et en effet, si le premier mouvement irise par endroits l'orchestre de calmes et généreux épisodes, la partition, agitée et troublée, culmine lors de la grave réexposition par des sonneries cuivrées (peut-être un hommage au Tchaïkovski de la Symphonie Pathétique). L'ensemble, particulièrement tragique, n'est pas sans entretenir quelques ressemblances avec l'
Île des morts, oeuvre au romantisme tout aussi grandiose et écrite durant la même époque.
De même, le Scherzo qui suit, fantasque et endiablé, laisse entendre, au terme de ses énergiques escapades, un énigmatique choral de cuivre sonnant comme un rappel funèbre. Cependant, la partition semble peu à peu se libérer du joug tragique qui semblait la condamner, le Scherzo multipliant les ruptures avec originalité et vitalité, introduisant un bref et tourbillonnant fandango ou encore un thème empreint de ferveur romantique qui annonce l'Adagio à venir.

Bien sûr, la célèbre mélodie de ce troisième mouvement est merveilleuse et inspirée (le mouvement entier fut d’ailleurs composé en à peine deux semaines ; par comparaison, le premier mouvement fut écrit en trois mois). Hélas, pourrait-on dire... Mais quoi ? Elle nous demande également de nous débarrasser du superflu, de retrancher nos préjugés, de consentir, comme l'écrit Vladimir Jankélévitch, à l'ivresse qui nous emporte. Car il n'y a pas thème plus généreux, plus typiquement rachmaninovien que cette cantilène confiée à la clarinette seule puis à l'orchestre tout entier.
Schopenhauer, avec justesse, écrivait que tous les

écarts de la mélodie représentent les formes diverses du désir humain ; et son retour au ton fondamental en symbolise la réalisation.

Mais ici, capiteuse et enivrante, la résolution est interminablement retardée jusqu'à son explosion, c'est-à-dire jusqu'à la solution. Il semble que l'existence, soudainement, soit résolue, réconciliée, disponible... Et au motif interrogateur doucement prononcé, l'orchestre répond par de larges et tendres rayonnements, de véritables bras ouverts, épisode d'une félicité sans borne. Evidemment, c'est l'amour qui se devine sur l'abondant ondoiement de l'Adagio (on a d'ailleurs souvent comparé ce mouvement à la scène d'amour de l'opéra Francesca da Rimini). Mais quelque chose de plus pourtant, un amour plus infini, plus existentiel peut-être, sans chercher à intellectualiser cette oeuvre (on peut penser, par exemple, à cette perception romantique de la nature, ou à cette impression ressentie devant les généreux et silencieux paysages du peintre russe Isaac Levitan, proche de la sensibilité de Rachmaninov, et sur lequel nous revenons dans notre rubrique consacré à l’univers du compositeur). Mais laissons Michel-R. Hofmann l'évoquer :

Toute l'intense poésie d'un beau paysage russe, avec ses longs bouleaux blancs, sa mélancolie sereine et presque souriante, ses bleus lointains, chante dans la mélodie de la clarinette, sur fond de cordes tranquille et ondoyant.

La symphonie a mis à terre l'élément tragique qui l'abattait. Celui-ci ne peut plus résister à la célébration finale d'un dernier mouvement triomphant. Et si l'inspiration semble parfois s'essouffler (le dernier mouvement a en effet fait l’objet d’un grande nombre de révisions de la part du compositeur), peut-être est-ce parce que la composition a laissé des forces pour recouvrer le sentiment comblé de l'existence (on entend d'ailleurs, comme par souvenance du combat, le retour de l'introduction du premier mouvement et du motif principal de l'Adagio). Et pourtant, rien n'entravera la cérémonie rayonnante du finale, officialisant la victoire de la vie sur l'absurde et le malheur.



Pour continuer la découverte …

Informations
Symphonie n°2 en mi mineur (Opus 27)
Composée en octobre 1906 et avril 1907 à Dresde. Dédiée à Taneiev.
Première exécution à Saint-Pétersbourg le 26 janvier/8 février 1908 sous la direction de Rachmaninov.
Orchestration et arrangement de Vladimir Wilshaw pour duo de piano, édités en août 1908 et avril 1910 par Gutheil.

Extrait sonore
Cliquez ici pour accéder à l'extrait sonore.