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Seconde
symphonie

« La
Musique souvent me prend comme un mer ! »
Baudelaire (bien que, lauditeur en
conviendra sans doute, il sagisse ici, concernant
la Seconde Symphonie, davantage dun Océan
que dune mer...)
Introduction
-------La Première symphonie, chargée d'une ampleur épique
absolument formidable, mêlait passion, fureur, violence
même. Sa création fut un échec désastreux et
entraîna chez Rachmaninov le désespoir que l'on sait (nous
renvoyons à notre biographie et à l'article concernant la Première
symphonie pour
plus d'information). Pourtant, près de dix ans plus tard,
une nouvelle partition symphonique de grande envergure (près
d'une heure), reprenant nombre des traits
caractéristiques de la Première symphonie, est mise en chantier. Si la matière
sonore est toujours aussi combustible, l'architecture,
plus subtile et contenue, fait preuve d'une maîtrise et
d'une maturité exemplaires, seules à même de concilier
des qualités dramatiques impressionnantes et une
écriture authentique, touchante, sincère. Car des deux
symphonies (n'oublions pas cependant que Rachmaninov en
composera une troisième durant son exil), la seconde est
sans aucun doute la plus profonde et la plus allègre (elle
est d'ailleurs la plus plébiscitée et la plus jouée en
concert). Ce n'est donc pas tant le langage qui a changé
(du reste la symphonie n'innove guère dans la forme,
héritière en grande partie des symphonies de
Tchaïkovski), ni le flot lyrique et la luxuriance
mélodique typiques du compositeur, qui ne tarissent pas,
mais bien plutôt un épanouissement créatif
irrésistible, qui multiplie avec joie et souveraineté
les réussites sonores (par exemple le principe cyclique,
moins ostentatoire que dans la Première
symphonie, le
célèbre et merveilleux thème de l'Adagio ou encore l'imprévisible
fandango du deuxième mouvement).
Pourtant, le combat était loin d'être gagné d'avance,
comme l'évoque très bien Victor Séroff :
Après
en avoir écrit une première ébauche,
Rachmaninoff la trouva si mauvaise et de si
médiocre qualité qu'il mit le manuscrit de
côté et ne l'acheva qu'à son retour à
Ivanovka, l'été suivant. Il jura que lorsqu'il
en aurait terminé avec elle et qu'il aurait
remanié sa première symphonie, c'est une forme
d'art musical à laquelle il ne toucherait plus
jamais.
"Qu'elles aillent au diable ! disait-il à
Morozov. D'abord je ne sais pas écrire une
symphonie et puis je ne tiens nullement à en
composer." |
En
janvier 1907, Rachmaninov informe Siloti de son projet d'écrire
une nouvelle symphonie, en lui enjoignant le silence (évidemment,
Siloti s'empresse de colporter la nouvelle, qui est
reproduite dans les journaux !). La partition, finalement
achevée à la fin de l'année à Dresde (la facture
orchestrale particulièrement riche est dailleurs
probablement le fruit des impressions laissées par Salomé,
lopéra de Richard Strauss qui y avait été crée
peu auparavant), est crée le 26 janvier 1908. Pour ne
pas rééditer l'échec de la Première
symphonie, c'est
Rachmaninov lui-même qui la dirige. Il fait bien : la
composition est acclamée par le public de Saint-Pétersbourg.
Si certains chefs d'orchestre, trouvant la partition trop
longue, notamment dans le finale, se sont mis depuis à
faire des coupures (Eugène Ormandy, qui était proche de
Rachmaninov, avait obtenu l'accord de celui-ci, après
une longue séance de travail, pour une coupure de deux
mesures dans le premier mouvement et de trois mesures
pour le final !), on respecte plus, aujourd'hui, la
partition.
Description
de l'oeuvre
Rachmaninov a toujours apporté le plus grand soin à l'introduction
de ses oeuvres, soucieux de l'attention des auditeurs à
sa musique. A ce titre, l'ouverture de la Seconde
symphonie est plus qu'un archétype : c'est un
formidable océan sonore, dramatique et majestueux, qui
se met lentement en branle. Avec lui, le thème servant
de devise à l'oeuvre énoncé, c'est le destin de la
symphonie qui est scellé. Et en effet, si le premier
mouvement irise par endroits l'orchestre de calmes et
généreux épisodes, la partition, agitée et troublée,
culmine lors de la grave réexposition par des sonneries
cuivrées (peut-être un hommage au Tchaïkovski de la Symphonie
Pathétique). L'ensemble, particulièrement tragique,
n'est pas sans entretenir quelques ressemblances avec l'Île
des morts, oeuvre
au romantisme tout aussi grandiose et écrite durant la
même époque.
De même, le Scherzo qui suit, fantasque et endiablé,
laisse entendre, au terme de ses énergiques escapades,
un énigmatique choral de cuivre sonnant comme un rappel
funèbre. Cependant, la partition semble peu à peu se
libérer du joug tragique qui semblait la condamner, le
Scherzo multipliant les ruptures avec originalité et
vitalité, introduisant un bref et tourbillonnant
fandango ou encore un thème empreint de ferveur
romantique qui annonce l'Adagio à venir.
Bien sûr, la célèbre mélodie de ce troisième
mouvement est merveilleuse et inspirée (le mouvement
entier fut dailleurs composé en à peine deux
semaines ; par comparaison, le premier mouvement fut
écrit en trois mois). Hélas, pourrait-on dire... Mais
quoi ? Elle nous demande également de nous débarrasser
du superflu, de retrancher nos préjugés, de consentir,
comme l'écrit Vladimir Jankélévitch, à l'ivresse qui
nous emporte. Car il n'y a pas thème plus généreux,
plus typiquement rachmaninovien que cette cantilène
confiée à la clarinette seule puis à l'orchestre tout
entier.
Schopenhauer, avec justesse, écrivait que tous les
| écarts
de la mélodie représentent les formes diverses
du désir humain ; et son retour au ton
fondamental en symbolise la réalisation. |
Mais
ici, capiteuse et enivrante, la résolution est
interminablement retardée jusqu'à son explosion, c'est-à-dire
jusqu'à la solution. Il semble que l'existence,
soudainement, soit résolue, réconciliée, disponible...
Et au motif interrogateur doucement prononcé, l'orchestre
répond par de larges et tendres rayonnements, de
véritables bras ouverts, épisode d'une félicité sans
borne. Evidemment, c'est l'amour qui se devine sur l'abondant
ondoiement de l'Adagio (on a d'ailleurs souvent comparé
ce mouvement à la scène d'amour de l'opéra Francesca
da Rimini).
Mais quelque chose de plus pourtant, un amour plus infini,
plus existentiel peut-être, sans chercher à
intellectualiser cette oeuvre (on peut penser, par
exemple, à cette perception romantique de la nature, ou
à cette impression ressentie devant les généreux et
silencieux paysages du peintre russe Isaac Levitan,
proche de la sensibilité de Rachmaninov, et sur lequel
nous revenons dans notre rubrique consacré à lunivers
du compositeur). Mais
laissons Michel-R. Hofmann l'évoquer :
| Toute
l'intense poésie d'un beau paysage russe, avec
ses longs bouleaux blancs, sa mélancolie sereine
et presque souriante, ses bleus lointains, chante
dans la mélodie de la clarinette, sur fond de
cordes tranquille et ondoyant. |
La
symphonie a mis à terre l'élément tragique qui l'abattait.
Celui-ci ne peut plus résister à la célébration
finale d'un dernier mouvement triomphant. Et si l'inspiration
semble parfois s'essouffler (le dernier mouvement a en
effet fait lobjet dun grande nombre de
révisions de la part du compositeur), peut-être est-ce
parce que la composition a laissé des forces pour
recouvrer le sentiment comblé de l'existence (on entend
d'ailleurs, comme par souvenance du combat, le retour de
l'introduction du premier mouvement et du motif principal
de l'Adagio). Et pourtant, rien n'entravera la
cérémonie rayonnante du finale, officialisant la
victoire de la vie sur l'absurde et le malheur.
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Informations
Symphonie n°2
en mi mineur (Opus 27)
Composée en octobre 1906 et avril 1907 à Dresde.
Dédiée à Taneiev.
Première exécution à Saint-Pétersbourg le 26
janvier/8 février 1908 sous la direction de
Rachmaninov.
Orchestration et arrangement de Vladimir Wilshaw
pour duo de piano, édités en août 1908 et
avril 1910 par Gutheil.
Extrait
sonore
Cliquez ici pour accéder à l'extrait
sonore.
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