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Oeuvres

 

Première symphonie

 

Le moine à la mer, Caspar David Friedrich

« La musique m’a donné trop d’audace face à Dieu. »
Cioran

Puce Introduction

-------Arthur Schopenhauer, l'un des premiers à porter sur la musique un regard philosophique passionnant, pensait qu’on ne commençait à se prononcer et à ressentir l’existence qu’au jour où, soudainement, nous trouvons comme tout à fait hypothétique et surprenant le fait d’exister. Cependant, cet étonnement s’accompagne pour lui d’une stupéfaction douloureuse, si bien que notre entrée au monde « débute comme l’ouverture de Don Juan, par un accord en mineur. » Et qui, en effet, n’a pas tremblé en écoutant la cérémonie dramatique de l’opéra de Mozart ? Mais quelque chose dérange pourtant le lecteur de Schopenhauer car, après tout, il n'est nulle part question d’existence et de philosophie dans le Don Giovanni (en réalité la chose n'est pas si surprenante, nous y revenons dans le deuxième Moment musical de notre partie consacrée à l'univers de Rachmaninov). Si nous devions alors lui conseiller une musique qui évoquerait cette douleur d’être et qui débuterait sur de sordides accords en mineur, nul doute que nous lui parlerions de la Première symphonie de Rachmaninov.

Son histoire vaut peut-être autant que l’imagerie et les accents romantiques qu’elle déploie. Commencée en janvier 1895, alors que la popularité artistique du jeune compositeur de vingt-deux ans s’accroissait de jour en jour, elle devait être sa première grande œuvre orchestrale, capable de lui apporter une autorité musicale durable et d’acquérir définitivement le public (Rachmaninov avait déjà fait une tentative pendant ses études au Conservatoire de Moscou, qu'on a par la suite baptisé Symphonie Jeunesse, mais seul un mouvement avait été achevé et l’œuvre fut abandonnée). Une grippe infectieuse contractée en juillet de la même année retarde la composition. Au moins d’août, rétabli de sa maladie, il s’y consacre avec une énergie frénétique pendant plus de dix heures par jour. La partition est achevée le 30 août.
La pièce était ambitieuse sur tous les plans, l’orchestration se voulait éclatante, grandiloquente et magistrale : une véritable machine musicale, un coup de force de la part du jeune espoir russe. A cela s'ajoute cette manière, impudique et presque sauvage, d’afficher un romantisme agité et endiablé. La partition porte d'ailleurs en exergue la citation biblique de Saint-Paul :  « La vengeance est mienne, je me vengerai, dit le Seigneur », comme un avertissement diabolique (on retrouve cette citation dans Anna Karénine de Tolstoï, ce qui donne à penser qu'une influence littéraire a présidé également à la conception de cette symphonie puisque, autre piste d'explication obscurément tissée par le musicien, l'oeuvre est dédiée à une certaine Anna Lodijenskaïa, une jeune femme d'origine tzigane...). Le 15 mars 1897, près de deux ans plus tard, la symphonie est crée à Saint-Pétersbourg. C’est un échec retentissant. Une rumeur courut alors que Glazounov, le chef d’orchestre, l’avait tellement mal dirigé qu’il devait être ivre. Au fond, l’anecdote, vraie ou non, est surtout évocatrice du climat d’incompréhension qu’a instauré cette symphonie, comme nous allons le voir.

Rimski-Korsakov, dit-on, aurait jugé lors d’une répétition : « Excusez-moi, mais je ne trouve pas cette musique agréable du tout. » Quant à César Cui, le 17 mars, il écrivit un article resté célèbre :

S’il y avait un conservatoire en Enfer et qu’un de ses élèves avait eu l’obligation d’écrire une symphonie sur le thème des plaies d’Égypte, il aurait pu écrire celle-ci et aurait comblé de joie les habitants de l’Enfer.

(même si le musicien est un habitué, il avait en effet déjà épinglé les premières œuvres de Tchaïkovski !). Quoi qu’il en soit, de tels commentaires nous renseignent sur la teneur de l’œuvre : sombre, irritante, oppressante même. On a cru que Rachmaninov avait, à la suite de l’exécution, détruit les partitions (il en avait d’ailleurs interdit non seulement la publication mais aussi l’exécution). En 1944, le musicologue Ossovsky retrouva, dans les Archives du Conservatoire de Leningrad, toutes les parties instrumentales. A cette même époque, on découvrit la version personnelle de Rachmaninov pour deux pianos. On reconstitua ainsi la partition. Quarante-huit ans après, la symphonie fut donnée pour la seconde fois à Moscou où, devant son succès, on reconnu alors son caractère fougueux, juvénile et passionné.

Puce Description de l'oeuvre

Autoportrait avec la mort qui joue du violon d'Arnold BöcklinCar la première symphonie, si l’on peut s’exprimer avec un peu de la grandiloquence dont elle se revêt, est sans aucun doute impétueuse, exagérée, débordante de forces intérieures, de jets, de flux, de circuits rythmiques, de réseaux de larmes, de geysers sentimentaux. D’où sa beauté, éclatante, éruptive, monumentale, « ampoulée » admettra l’auteur. Car l’art de la demi-mesure, de l’impression, de la suggestion, de l’ellipse, que le compositeur acquerra avec le temps, ne fait pas partie de l’univers de cette œuvre. Sournoisement, elle expose au début de chaque mouvement le même motif guerrier dérivé du Dies Irae grégorien, suivant un principe cyclique peut-être assez peu subtil ("le procédé est assez dogmatique, et Rachmaninov en fait un usage quelque peu livresque" écrit Jacques-Emmanuel Fousnaquer) mais qui, à la manière d’une sentence qui se répand comme une rumeur, du premier et flamboyant mouvement en passant par le Larghetto (page magnifique dont le lent dessin mélodique, nimbé de mystère, se réalise sous des traits nocturnes, froids, suspendus, aux échos populaires russes), va venir fédérer et tisser l‘ensemble de la symphonie. Quand, pour notre formidable pâmoison, le dernier mouvement lâche véritablement tous les fauves emprisonnés, toute l’excitation emmurée dans ce faux et insaisissable leitmotiv (si bien que la dernière page de l'oeuvre se referme presque exactement sur la première page).

C’est avec une ultime jubilation qu’on pourrait alors, dans une vision hautement romantique certes mais en continuant, donc, à adopter la grandiloquence de la pièce, imaginer un chef d’orchestre souffrant s’élever devant ce carnaval délirant pour diriger la plus grandiose matière d’énergie qu’on ait pu voir (et sans doute le compositeur a-t-il ardemment désiré démontrer ici l’étendue de son talent, d’où certaines outrances, pour ainsi dire). Quoi qu’il en soit, l’euphorie sonore est totale. Ici une parade militaire (dans les toutes premières mesures), là des flux explosent en cheminées, là encore des atomes et des atomes imaginaires tempêtent au-dessus de toute la scène. Rapidement, l’enchanteresse catastrophe s’apaise et s’attelle à préparer un dénouement des plus tragiques (ce qui est assez atypique chez Rachmaninov, la plupart de ses compositions se clôturant, en une manière de synthèse, dans la joie et l'enthousiasme). En véritable sculpteur d’énergie, le compositeur dompte donc une matière sonore des plus combustibles. L’ensemble, particulièrement osé, s'achève alors sur une des fins les plus ténébreuses et les plus théâtrales du répertoire symphonique. Le règlement de compte avec l’existence a bien eu lieu.

Puce Conclusion

L’œuvre cristallisait donc par avance trop d’ambition, trop d’espoir, trop de volonté d’éclat. On comprend que son échec fut terrible pour le compositeur (il avouera avoir vécu, le soir du concert, « l'heure la plus douloureuse de (sa) vie »). Le jeune homme à qui tout était promis, dont les numéros d’opus commençaient à défiler, connut à seulement 24 ans ce qu’il est convenu d’appeler une crise d’inspiration, révélant par-là sa fragilité. Il racontera plus tard cette situation :

Quelque chose s’était brisé en moi… Après des heures d’interrogation et de doutes, j’en étais arrivé à la conclusion que je devais abandonner la composition… Une profonde apathie s’empara de moi. Je passais la moitié de mes journées étendu sur mon lit, à soupirer sur ma vie ruinée.

Il mettra trois ans pour retrouver de l’enthousiasme créatif et l'entière disponibilité de ses facultés musicales (nous y revenons plus longuement dans notre biographie), renaissance qu’une œuvre en particulier va venir symboliser, le Second Concerto pour piano.
Pourtant, il est intéressant de noter, pour finir, que Rachmaninov n'avait pas immédiatement baissé les bras, pour ainsi dire, à la suite de l'échec - non mérité selon lui - de sa Première symphonie. En effet, date du 5 avril 1897 le début d'une nouvelle symphonie, interrompue après 55 mesures... Comme l'écrit Barrie Martyn (rapporté par Jacques-Emmanuel Fousnaquer), l'essai ressemble en quelque sorte à celui d'un acrobate qui viendrait de rater une figure et la retenterait aussitôt, pour vaincre son appréhension...




Pour continuer la découverte …

Informations
Symphonie n°1 en ré mineur (opus 13)
Composé en janvier et août 1895.
Dédié à "A.L." (Anna Lodyzhenskaya)
Première exécution à Saint-Pétersbourg le 15/27 mars 1897. Sous la direction de Glazounov.
Le compositeur fit un arrangement pour piano à quatre mains en 1898 à Ivanovka (qui fut publié par Muzgiz en 1950).

Extrait sonore
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