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Les deux Sonates pour piano
«
Rachmaninov a changé le Premier Concerto pour piano, le
Quatrième, la Deuxième Sonate pour piano et quelques
autres pièces aussi. Il était toujours peu sûr au
sujet de ses compositions et était très honnête à ce
propos. Chaque fois que les gens ont suggéré quelque
chose, il a écouté et sest très souvent
conformé. Il a dit à Horowitz: "Vous pouvez faire
ce que vous voulez avec la Deuxième Sonate pour piano.
Vous voulez couper ici ? Coupez ici ! Faites ce qui vous
semble juste." Horowitz me l'a dit lui-même. »
-------Rachmaninov a recherché toute
sa vie durant une plus grande économie et simplicité
dexpression. En écoutant ses deux sonates, on
comprend pourquoi : magma sonore en pleine ébullition,
énergie brute, tellurique, telle la ruée
douverture de la seconde, tout manifeste
une inspiration incandescente et foisonnante mais aussi,
en quelque sorte, fragile, éphémère, instable, parfois
précipitée. A propos de la seconde sonate, des
sections entières ont dailleurs été enlevées,
certaines lignes mélodiques changées (auparavant, comme
Rachmaninov le disait lui-même, « tant de voix
se déplaçaient simultanément »), afin de
lui conférer une texture et un relief moins rugueux.
Cest donc avec une certaine difficulté que
lauteur cherche lépuration et le
renouvellement sonore à jour dans les Préludes et les Etudes-Tableaux, un art des petites formes où
un unique trait de pinceau viendrait abriter et fédérer
un univers musical, somptueux du reste. La
première sonate, composée en 1907, en est
lexemple le plus flagrant. Difficile, parfois
confuse mais endiablée, elle restera la moins jouée des
deux. Le 8 mai, le pianiste russe écrit à Nikita
Morozov :
Il
sagit du Faust de Goethe, les trois
visages étant ceux de Faust, Marguerite et Méphisto (en
1854, Liszt avait également composé sur le sujet, il
sagissait de la Faust-Symphonie).
Rachmaninov cherchait dans cette oeuvre à exprimer la
déception de Faust, sa brève entrevue avec Marguerite
et le satanisme de Méphistophélès. On a cependant tout
reproché à cette sonate : la densité et le volume de
son architecture, où laisance et la souplesse
manquent, les longueurs et les digressions quelle
tisse dun bout à lautre (si bien que
Rachmaninov envisagea même un temps de faire de cette
sonate une symphonie, mais, comme il lécrit lui-même,
« cela na pas été possible à cause de
sa facture spécifiquement pianistique »).
Cependant, comme nous lavons fait remarquer,
derrière ces nébuleux et abrupts terrains pianistiques
se découvrent parfois de rares et merveilleux ruisseaux
mélodieux, tel le thème du second mouvement, une des
plus admirables compositions de Rachmaninov, assez peu
connue malheureusement, imprégnée de multiples et
silencieuses larmes tracées, ou plutôt chantées, à la
manière dun profond Nocturne. Ou comment
la finesse et la délicatesse viennent soudainement
éclairer une pièce des plus agitées. Si la Seconde
sonate, commencée vers la fin de lannée 1912
à Rome (dans une chambre autrefois occupée par
Tchaikovski), a plus darguments et fait preuve
dune plus grande maturité, ses parures et ses
ornements n'en sont pas moins dune rare énergie.
Car luvre, comme l'écrit Guy Sacre, est
fièrement romantique, mêlant passion, fureur,
désespoir, accalmies soudaines, déflagrations
recommencées, dans une écriture percussive de haute
voltige pianistique. Un véritable tremblement de terre
sabat sur le clavier, tel le fulgurant arpège
descendant de louverture, et carillonne en de
multiples endroits (on sait quelle fut composée en
même temps que les Cloches, son uvre favorite). Le
tumulte, parfois dramatique et mélancolique, à
dautres moments péremptoire, tzigane, flamboyant (comme
dans le final, majestueux), perce dans chaque mouvement,
grisant violemment lauditeur. Pourtant, comme la Première
Sonate, le mouvement lent laisse entendre un thème
des plus émouvants et des plus songeurs, comme mordu par
le réel, et qui chante, au milieu de tous ces
emportements contenus, qui chante cette tristesse
dun monde inconfortable, cruel, étrange. Toujours
comme luvre précédente, le matériau sonore
était bien trop éprouvant et interminable : « la
seconde sonate de Chopin dure dix-neuf minutes, et tout
est dit » jugeait Rachmaninov. Aussi la
révisa-t-il en 1931, ramenant sa durée de vingt-six
minutes à dix-neuf. Mais le résultat ne parût pas lui
convaincre. Vladimir Ashkenazy, interprète
dexcellence du compositeur, partage de nos jours
cet avis, moins convaincu par la révision du compositeur
de la Deuxième Sonate pour piano quil
lest, par exemple, du Premier
Concerto :
Aujourdhui, à la suite dHorowitz - à qui Rachmaninov laissa retoucher à la partition - beaucoup de pianistes combinent les deux versions.
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