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Oeuvres

 

Les deux Sonates pour piano

 

Quai avec pêcheur de Léon Spilliaert

« Rachmaninov a changé le Premier Concerto pour piano, le Quatrième, la Deuxième Sonate pour piano et quelques autres pièces aussi. Il était toujours peu sûr au sujet de ses compositions et était très honnête à ce propos. Chaque fois que les gens ont suggéré quelque chose, il a écouté et s’est très souvent conformé. Il a dit à Horowitz: "Vous pouvez faire ce que vous voulez avec la Deuxième Sonate pour piano. Vous voulez couper ici ? Coupez ici ! Faites ce qui vous semble juste." Horowitz me l'a dit lui-même. »
Vladimir Ashkenazy

Puce Introduction

-------Rachmaninov a recherché toute sa vie durant une plus grande économie et simplicité d’expression. En écoutant ses deux sonates, on comprend pourquoi : magma sonore en pleine ébullition, énergie brute, tellurique, telle la ruée d’ouverture de la seconde, tout manifeste une inspiration incandescente et foisonnante mais aussi, en quelque sorte, fragile, éphémère, instable, parfois précipitée. A propos de la seconde sonate, des sections entières ont d’ailleurs été enlevées, certaines lignes mélodiques changées (auparavant, comme Rachmaninov le disait lui-même, « tant de voix se déplaçaient simultanément »), afin de lui conférer une texture et un relief moins rugueux. C’est donc avec une certaine difficulté que l’auteur cherche l’épuration et le renouvellement sonore à jour dans les Préludes et les Etudes-Tableaux, un art des petites formes où un unique trait de pinceau viendrait abriter et fédérer un univers musical, somptueux du reste.

Puce La première sonate

La première sonate, composée en 1907, en est l’exemple le plus flagrant. Difficile, parfois confuse mais endiablée, elle restera la moins jouée des deux. Le 8 mai, le pianiste russe écrit à Nikita Morozov :

Elle est incontestablement démentielle, et infiniment longue. Ses dimensions sont liées au programme, ou plutôt à l’idée directrice. Il s’agit de trois types humains contrastés, pris dans une œuvre de la littérature mondiale.

Il s’agit du Faust de Goethe, les trois visages étant ceux de Faust, Marguerite et Méphisto (en 1854, Liszt avait également composé sur le sujet, il s’agissait de la Faust-Symphonie). Rachmaninov cherchait dans cette oeuvre à exprimer la déception de Faust, sa brève entrevue avec Marguerite et le satanisme de Méphistophélès. On a cependant tout reproché à cette sonate : la densité et le volume de son architecture, où l’aisance et la souplesse manquent, les longueurs et les digressions qu’elle tisse d’un bout à l’autre (si bien que Rachmaninov envisagea même un temps de faire de cette sonate une symphonie, mais, comme il l’écrit lui-même, « cela n’a pas été possible à cause de sa facture spécifiquement pianistique »). Cependant, comme nous l’avons fait remarquer, derrière ces nébuleux et abrupts terrains pianistiques se découvrent parfois de rares et merveilleux ruisseaux mélodieux, tel le thème du second mouvement, une des plus admirables compositions de Rachmaninov, assez peu connue malheureusement, imprégnée de multiples et silencieuses larmes tracées, ou plutôt chantées, à la manière d’un profond Nocturne. Ou comment la finesse et la délicatesse viennent soudainement éclairer une pièce des plus agitées.

Puce La seconde sonate

Si la Seconde sonate, commencée vers la fin de l’année 1912 à Rome (dans une chambre autrefois occupée par Tchaikovski), a plus d’arguments et fait preuve d’une plus grande maturité, ses parures et ses ornements n'en sont pas moins d’une rare énergie. Car l’œuvre, comme l'écrit Guy Sacre, est fièrement romantique, mêlant passion, fureur, désespoir, accalmies soudaines, déflagrations recommencées, dans une écriture percussive de haute voltige pianistique. Un véritable tremblement de terre s’abat sur le clavier, tel le fulgurant arpège descendant de l’ouverture, et carillonne en de multiples endroits (on sait qu’elle fut composée en même temps que les Cloches, son œuvre favorite). Le tumulte, parfois dramatique et mélancolique, à d’autres moments péremptoire, tzigane, flamboyant (comme dans le final, majestueux), perce dans chaque mouvement, grisant violemment l’auditeur. Pourtant, comme la Première Sonate, le mouvement lent laisse entendre un thème des plus émouvants et des plus songeurs, comme mordu par le réel, et qui chante, au milieu de tous ces emportements contenus, qui chante cette tristesse d’un monde inconfortable, cruel, étrange. Toujours comme l’œuvre précédente, le matériau sonore était bien trop éprouvant et interminable : « la seconde sonate de Chopin dure dix-neuf minutes, et tout est dit » jugeait Rachmaninov. Aussi la révisa-t-il en 1931, ramenant sa durée de vingt-six minutes à dix-neuf. Mais le résultat ne parût pas lui convaincre. Vladimir Ashkenazy, interprète d’excellence du compositeur, partage de nos jours cet avis, moins convaincu par la révision du compositeur de la Deuxième Sonate pour piano qu’il l’est, par exemple, du Premier Concerto :

La manière dont il l’a modifié plus tard était de la couper délibérément, pour la rendre sinon plus accessible, dans tous les cas plus compacte et peut-être plus acceptable. Mais j’aime la version antérieure qui montre un vrai processus spontané de composition.

Aujourd’hui, à la suite d’Horowitz - à qui Rachmaninov laissa retoucher à la partition - beaucoup de pianistes combinent les deux versions.

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Sonate n°1 en ré mineur, Opus 28.
Composée en janvier-février 1907.
Achevée le 14 mai 1907 à Dresde.
Première exécution à Moscou le 17 octobre 1908 par Konstantin Igoumnov.
Editée par Gutheil en juin 1908.
I. Allegro - II. Lento - III. Allegro molto.

Sonate n°2 en si bémol mineur, opus 36
Composée de janvier à août 1913.
Achevée le 13 septembre 1913 à Ivanovka.
Dédiée à M. Pressman.
Première exécution à Moscou le 3 décembre 1913 par Rachmaninov.
Publiée par Gutheil en juin 1914.
Révisée à l'été 1931 et publiée par Tair le 21 novembre 1931.
I. Allegro agitato - II. Non allegro - Lento - III. Allegro molto.

Extrait sonore
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