Rachmaninov.fr

Horizon russe

Menu

Biographie
Biographie
et documents

 

Chronologie
Chronologie

 

L'univers de Rachmaninov
L'univers de Rachmaninov : Introductions à sa musique

 

Oeuvres
Présentations
des oeuvres

 

Vos expériences de sa musique
Vos expériences
de sa musique

 

Liste complète des oeuvres
Liste complète
des oeuvres

 

Bibliographie, discographie et liens internet
Bibliographie,
Discographie,
Liens internet

 

Livre d'or
Livre d'or

 

Plan du site
Plan du site

 

Contact
Contact

 

Oeuvres

 

Prélude en ut dièse mineur

 

Paysage d'hiver avec Église de Friedrich


Retour Retour : Préludes opus 23 et 32


"Selon Rûmi, poète mystique de l'Islam, "Dieu a créé le monde pour être connu". Les jours de désarroi, on regrette qu'il ait manqué de modestie."
François Bott, et ce Prélude est là pour le lui faire savoir...

Puce Introduction

-------Composé au printemps 1892, « Le Prélude » gagna rapidement une popularité si forte (on le fit découvrir immédiatement aux auditeurs européens, anglais en particulier, puis américains) qu’il en dégoûtera le compositeur (des années plus tard, lorsque ses promoteurs exigeaient l’inclusion de la pièce au programme de ses concerts, il traversait la scène à grands pas, jouait, rageur, le Prélude, et se retirait quelques minutes dans sa loge avant de reprendre le récital !). On a attribué à ce prélude de nombreux thèmes d’inspirations, comme l’invasion de Napoléon en Russie ou les cloches du Kremlin (on l’a d’ailleurs intitulé « L‘incendie de Moscou », « Le jour du jugement » et même « La valse de Moscou » !). Or, Rachmaninov a toujours été attaché à une certaine pudeur musicale : pour lui, nous passons à coté de la beauté d’une œuvre si nous cherchons à découvrir, sans cesse, un programme, une intention, l’état d’esprit du compositeur. Il considérait ce prélude avant tout comme un moyen de capter l’attention de l’auditeur, de l’alerter (et Rachmaninov s’en est donné les moyens !) afin que celui-ci soit ouvert à la musique qui suit. En somme, il remplit la fonction véritable d’un prélude : introduire l’esprit de l’auditeur à un moment musical. On se tromperait, dès lors, à esquisser l’imagerie et la poésie de cette pièce, car son existence se justifierait seulement dans sa capacité, ingénieuse et plaisante, à prendre possession du public. Il précise lui-même, à propos de la composition : « [les trois notes d’ouverture], émises à l’unisson en aigu et basse doivent retentir solennellement et pompeusement » afin de mettre l’esprit de l’auditeur en alerte. Puis vient le thème principal, « sa nature est celle d’une construction massive, contre laquelle la mélodie des accords vient s’opposer par contraste afin d’illuminer les ténèbres. »

Pourtant, comme on le sait, la pièce sera très peu jouée en tant que véritable prélude, devenant rapidement un véritable phénomène populaire, si bien que le compositeur russe passa longtemps pour « l’auteur du prélude », comme Paderewski fut « l’auteur du menuet » ou Kreisler celui du « caprice viennois ». A chacun de ses concerts on le lui réclame, si bien que, ironique et agacé, le Musical Times écrira, après un récital à Londres le 6 mai 1922 :

Ce serait un énorme plaisir d’entendre ce pianiste fin et singulièrement modeste dans une petite salle d’où tous les « maniaques du prélude » auraient été refoulés...

Pour la petite histoire, le compositeur eut la maladresse de ne déposer aucun copyright, et ne retira rien - si ce n’est quarante maigres roubles - de sa célébrité.

Puce Critiques et réhabilitation de la pièce

Mais pourquoi, dira-t-on, s’intéresser à un prélude qui n’est, finalement, que gère représentatif de son compositeur, et que lui-même rejeta ? Car il est certain que le morceau, malgré Rachmaninov, est pour quelque chose dans le rejet de sa musique. Theodor W. Adorno, dans Quasi une fantasia (voir Bibliographie), nous semble avoir brillamment et sarcastiquement résumé les critiques faites à son encontre :

C'est ce triomphe d'enfant que le Prélude de Rachmaninov permet à des adultes infantiles de retrouver. Il doit sa popularité aux auditeurs qui s'identifient avec l'exécutant. Ils savent qu'ils pourraient faire aussi bien [...]. Ils se sentent une poigne de fer. Le Prélude a d'emblée soulagé ce que des psychanalystes ont appelé le "complexe de Néron". La mégalomanie peut s'y donner libre cours en toute impunité. Nul ne peut faire grief aux accords tonitruants de ce que l'amateur qui les plaque sur son piano avec une sûreté infaillible se transforme, ce faisant, en maître du monde. Risque et sécurité se confondent ici dans l'un des cas les plus hardis de rêves diurnes qui connaisse la musique.

L'interprétation que propose Adorno - à propos du "complexe de Néron" - est certes des plus éclairantes et des plus justes. Mais on comprend également qu'elle dérive d'une esthétique particulière qui la sous-tend, si bien que ce qui sonne ici comme une charge sévère et critique pourrait, sous une autre plume, apparaître justement comme les vertus de la pièce : vertus d'expression, d'extériorisation, d'introspection. Car, sans revenir sur les faiblesses de l'oeuvre, il n'est nullement dit que la musique, en général, doit précisément s'interdire de révéler les aspects pathologiques (puisque c'est bien de cela, selon Adorno, qu'il s'agit) d'un individu, révéler ses fantasmes ou ses rêves, mêmes les plus grossiers, tant que ceux-ci sont convertis sous une forme artistique. Cette pièce ressemble, malgré ce qu'on peut en dire, à ces poèmes assassins, à ces phrases vengeresses qu'on trouve, parfois, dans les cahiers d'écrivains et qui, loin de refléter absolument leur oeuvre, nous mettent en présence d'un état d'esprit donné et avoué. Par conséquent, il semble y avoir également quelque chose de thérapeutique dans cette pièce, bien que Rachmaninov soit resté très "professionnel" autour de son origine. Lorsque, en effet, on lui demandait ce qui l'avait inspiré, il répondait en toute simplicité :

Quarante roubles. Mon éditeur m'en avait offert deux cents pour cinq morceaux pour piano et le Prélude était un des cinq.

Quelque chose de thérapeutique, comme si la pièce était non seulement le témoignage d'une période de malheur, mais aussi le moyen, déclamatoire, d'assassiner ce malheur...

Quoi qu'il en soit, il est indéniable qu'elle a su charmer un grand nombre d'auditeurs. Peut-être pour le romantisme impudique contenu dans le violent contraste de ses arpèges, sombres à souhait. Bien sûr, on peut limiter la charge pathétique dont elle est imprégnée, ce que faisait d’ailleurs la plupart des grands pianistes contemporains de Rachmaninov (il faut, à ce propos, écouter Rachmaninov lui-même l’interpréter, ou encore Josef Hofman, dans un enregistrement vidéo, qui exécute une œuvre nimbée de fatalisme et de laconisme). Car il est certain que la composition, éclatante, théâtrale, est un véritable chef-d’œuvre d’agression au monde, et une transposition musicale, quelque part, des deux sentiments baudelairien de l’existence : l’horreur, abattue ténébreusement sur les basses et l’extase, avec ses aspirations, sur les aigus (et cet écartèlement, ce déchirement, bien qu'absolument condamné d'avance, est déclaré, proclamé comme existentiellement sur un religieux et formidable défouloir, si bien qu'il faudrait presque lever les bras au ciel en signe d'accusation lorsqu‘on l‘écoute). On pourrait également y voir l’éternel retour du tragique, implacable, contre lequel tente, soit disant, de s’arracher le pianiste.

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Prélude en ut dièse mineur
, Lento - Agitato, provenant des Cinq Morceaux de fantaisie opus 3, automne 1892. Dédié à Anton Arenski. Création à Karkov le 28 décembre 1892 par Rachmaninov.

Extrait sonore
Cliquez ici pour accéder à l'extrait sonore.