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Prélude en ut dièse mineur
"Selon
Rûmi, poète mystique de l'Islam, "Dieu a créé le
monde pour être connu". Les jours de désarroi, on
regrette qu'il ait manqué de modestie."
-------Composé au printemps 1892, « Le
Prélude » gagna rapidement une popularité si forte (on
le fit découvrir immédiatement aux auditeurs européens,
anglais en particulier, puis américains) quil en
dégoûtera le compositeur (des années plus tard,
lorsque ses promoteurs exigeaient linclusion de la
pièce au programme de ses concerts, il traversait la
scène à grands pas, jouait, rageur, le Prélude,
et se retirait quelques minutes dans sa loge avant de
reprendre le récital !). On a attribué à ce prélude
de nombreux thèmes dinspirations, comme
linvasion de Napoléon en Russie ou les cloches du
Kremlin (on la dailleurs intitulé «
Lincendie de Moscou », « Le jour du jugement »
et même « La valse de Moscou » !). Or, Rachmaninov a
toujours été attaché à une certaine pudeur musicale :
pour lui, nous passons à coté de la beauté dune
uvre si nous cherchons à découvrir, sans cesse,
un programme, une intention, létat desprit
du compositeur. Il considérait ce prélude avant tout
comme un moyen de capter lattention de
lauditeur, de lalerter (et Rachmaninov
sen est donné les moyens !) afin que celui-ci soit
ouvert à la musique qui suit. En somme, il remplit la
fonction véritable dun prélude : introduire
lesprit de lauditeur à un moment musical. On
se tromperait, dès lors, à esquisser limagerie et
la poésie de cette pièce, car son existence se
justifierait seulement dans sa capacité, ingénieuse et
plaisante, à prendre possession du public. Il précise
lui-même, à propos de la composition : « [les trois
notes douverture], émises à lunisson en
aigu et basse doivent retentir solennellement et
pompeusement » afin de mettre lesprit de
lauditeur en alerte. Puis vient le thème principal,
« sa nature est celle dune construction
massive, contre laquelle la mélodie des accords vient
sopposer par contraste afin dilluminer les
ténèbres. »
Pour la petite histoire, le compositeur eut la maladresse de ne déposer aucun copyright, et ne retira rien - si ce nest quarante maigres roubles - de sa célébrité.
Mais pourquoi, dira-t-on,
sintéresser à un prélude qui nest,
finalement, que gère représentatif de son compositeur,
et que lui-même rejeta ? Car il est certain que le
morceau, malgré Rachmaninov, est pour quelque chose dans
le rejet de sa musique. Theodor W. Adorno, dans Quasi
une fantasia (voir Bibliographie), nous semble avoir brillamment et
sarcastiquement résumé les critiques faites à son
encontre :
L'interprétation
que propose Adorno - à propos du "complexe de
Néron" - est certes des plus éclairantes et des
plus justes. Mais on comprend également qu'elle dérive
d'une esthétique particulière qui la sous-tend, si bien
que ce qui sonne ici comme une charge sévère et
critique pourrait, sous une autre plume, apparaître
justement comme les vertus de la pièce : vertus d'expression,
d'extériorisation, d'introspection. Car, sans revenir
sur les faiblesses de l'oeuvre, il n'est nullement dit
que la musique, en général, doit précisément s'interdire
de révéler les aspects pathologiques (puisque c'est
bien de cela, selon Adorno, qu'il s'agit) d'un individu,
révéler ses fantasmes ou ses rêves, mêmes les plus
grossiers, tant que ceux-ci sont convertis sous une forme
artistique. Cette pièce ressemble, malgré ce qu'on peut
en dire, à ces poèmes assassins, à ces phrases
vengeresses qu'on trouve, parfois, dans les cahiers d'écrivains
et qui, loin de refléter absolument leur oeuvre, nous
mettent en présence d'un état d'esprit donné et avoué.
Par conséquent, il semble y avoir également quelque
chose de thérapeutique dans cette pièce, bien que
Rachmaninov soit resté très "professionnel"
autour de son origine. Lorsque, en effet, on lui
demandait ce qui l'avait inspiré, il répondait en toute
simplicité :
Quelque chose de thérapeutique, comme si la pièce était non seulement le témoignage d'une période de malheur, mais aussi le moyen, déclamatoire, d'assassiner ce malheur... Quoi qu'il en soit, il est indéniable qu'elle a su charmer un grand nombre d'auditeurs. Peut-être pour le romantisme impudique contenu dans le violent contraste de ses arpèges, sombres à souhait. Bien sûr, on peut limiter la charge pathétique dont elle est imprégnée, ce que faisait dailleurs la plupart des grands pianistes contemporains de Rachmaninov (il faut, à ce propos, écouter Rachmaninov lui-même linterpréter, ou encore Josef Hofman, dans un enregistrement vidéo, qui exécute une uvre nimbée de fatalisme et de laconisme). Car il est certain que la composition, éclatante, théâtrale, est un véritable chef-duvre dagression au monde, et une transposition musicale, quelque part, des deux sentiments baudelairien de lexistence : lhorreur, abattue ténébreusement sur les basses et lextase, avec ses aspirations, sur les aigus (et cet écartèlement, ce déchirement, bien qu'absolument condamné d'avance, est déclaré, proclamé comme existentiellement sur un religieux et formidable défouloir, si bien qu'il faudrait presque lever les bras au ciel en signe d'accusation lorsquon lécoute). On pourrait également y voir léternel retour du tragique, implacable, contre lequel tente, soit disant, de sarracher le pianiste.
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