Rachmaninov.fr

Horizon russe

Menu

Biographie
Biographie
et documents

 

Chronologie
Chronologie

 

L'univers de Rachmaninov
L'univers de Rachmaninov : Introductions à sa musique

 

Oeuvres
Présentations
des oeuvres

 

Vos expériences de sa musique
Vos expériences
de sa musique

 

Liste complète des oeuvres
Liste complète
des oeuvres

 

Bibliographie, discographie et liens internet
Bibliographie,
Discographie,
Liens internet

 

Livre d'or
Livre d'or

 

Plan du site
Plan du site

 

Contact
Contact

 

Oeuvres

 

Les Cloches

 

Le monastère silencieux de Levitan

«C’est parce que j’ai passé presque toute ma vie parmi les vibrations des carillons de Moscou, que j’ai réussi à faire vibrer les cloches des émotions humaines dans mes œuvres.»
Rachmaninov

Puce Introduction

-------Nous écrivions dans l’article concernant l’Île des morts que le compositeur allait « récidiver », en quelque sorte, son règlement de compte avec l’existence quatre années plus tard, en 1913, avec Les Cloches, symphonie chorale pour soprano, ténor, baryton, chœur et grand orchestre. Mais, au fond, il s’agit moins ici de régler une vieille affaire qui nous attache à l’existence depuis notre naissance que de se faire, plus simplement, plus douloureusement, le chantre du dur métier de vivre. En effet, l’univers spirituel de Rachmaninov a évolué, et ses protestations avec : il ne s’agit plus tant d’affronter, dans un duel hautement romantique, la Mort, avec une majuscule, que de peindre le parcours singulier d’une vie, c'est-à-dire le parcours d'un échec, le vieillissement du corps, l’effondrement d’une existence particulière.
Le lendemain de la première de l’œuvre que nous allons découvrir à présent, le critique Tyuneyev écrivit, de manière très éclairante :

La sincérité et la spontanéité ont toujours habité la muse de Rachmaninov mais, sur ce fond tragique et triste, les nuances pleines d’angoisse et de désespoir qui dominaient dans l’Île des morts, se manifestent avec une clarté inhabituelle dans les Cloches.

Et en effet, le fracas et le grondement de l’orchestre précédant le départ de Charron de l’île funèbre laisse ici la place, dans un ultime et mémorable mouvement, à un dénouement plus voluptueux et serein, à partir du thème funèbre du cor anglais que reprendra doucement la flute, le portant à des degrés de lumière et de calme insoupçonnables. Comment, dès lors, comprendre l’évolution vers cette transfiguration, cette acceptation - tragique, stoïcienne, d'une certaine manière - du trépas ?

Les Cloches sont d’abord une rencontre, celle avec le poème d’Edgar Allan Poe, anonymement conseillé dans une lettre, traduit assez librement par le poète symboliste russe Constantin Balmont. Rencontre opportune puisque le poème évoque de manière saisissante le problème de l’existence (remarquons d’ailleurs que son écriture et sa structure, avec ses quatre mouvements, ses répétitions - comme autant de leitmotivs, ses envolées cycliques, son lyrisme déclamatoire en font une pièce merveilleusement apte à être mis en musique). C’est à Rome que Rachmaninov s’attelle à composer une nouvelle fois sur le problème humain :

Dans le calme lourd d’une après-midi romaine, avec sous mes yeux les vers de Poe, je me mis à entendre des voix de cloches, puis à coucher sur le papier leurs notes charmantes qui semblaient exprimer les diverses nuances de l’expérience humaine.

Pourtant, le poème a sans doute plu au compositeur russe pour des raisons plus personnelles, moins métaphysiques : l’imaginaire des cloches. Celles-ci ont toujours été un élement pricipal de son univers musical (et ne les entendons-nous pas sonner, déjà, dans l’ouverture du second concerto pour piano ?).

Le son des cloches d’Église, raconte Rachmaninov, dominait toutes les villes russes que j’ai connues : Novgorod, Kiev, Moscou. Les cloches accompagnaient chaque russe de son enfance jusqu’à la tombe et aucun compositeur ne pouvait échapper à leur influence … Cet amour des cloches est inhérent à chaque russe. L’un de mes meilleurs souvenirs d’enfance est associé aux quatre sons des grandes cloches de la cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod que j’ai si souvent écoutées lorsque ma grand-mère m’accompagnait à la ville lors des festivals d’Église. Les sonneurs de cloches étaient de vrais artistes. Les quatre sons étaient un thème qui revenait sans cesse, quatre sons qui pleuraient, au timbre argentin. J’ai toujours associé à ces sons de cloches la notion de larmes.

Preuve que son « instinct » musical a été marqué par cet imaginaire, il écrivit en 1932 dans une lettre à Walter E. Koons :

Qu'est-ce que la musique ? Comment la définir ? La musique est une calme nuit au clair de lune, un bruissement de feuillage en été.

Avant d’ajouter, et nous soulignons :

La musique est un lointain carillon au crépuscule !

Et les cloches du crépuscule vont en effet carillonner dans cette œuvre. En 1913, Rachmaninov a quarante ans et, depuis une dizaine d’années déjà, sa correspondance abonde en allusions à son « âge avancé », à ce sentiment d’avoir « terriblement vieilli ». Il est effrayé à la pensée « qu’il va bientôt rejoindre le diable. » Marietta Chaginian, une de ses égéries, rapporte qu’« il trouvait terrible qu’il exista quelque chose après la mort. Mieux valait pourrir, cesser d’exister, disparaître à jamais. » On sent donc qu’à nouveau la composition va porter la marque personnelle de ses interrogations, et qu’elle agira comme une ultime réprimande et protestation envers l’existence, ou comme un ultime recueillement, une réconciliation… D’autant que le poème original, lui, ne s’embarrasse pas d’humeurs, se clôturant sur des notes graves et désespérées (la traduction du poème est d'ailleurs disponible à la suite de cet article) :

Entendez le glas des cloches - cloches de fer ! Quel monde de pensée solennelle comporte leur monodie ! Dans le silence de la nuit que nous frémissons de l’effroi !

Ainsi Rachmaninov va-t-il suivre le texte dans le choix de ses motifs et du traitement musical : grelots argentés de l’enfance, cloches en or du mariage, tocsin en bronze de l’âge adulte, glas sinistre de la mort, mais en s’octroyant une petite infidélité : terminer l’œuvre sous une aurore d’espoir…
La création reçue un accueil formidable. Lors de sa présentation au concert de la Philharmonique de Moscou, le 8 février 1914, Rachmaninov remporta d'ailleurs un succès inhabituel, même pour lui. On lui offrit à la fin de la séance des couronnes de lauriers, des fleurs et des présents tandis que le public le gratifiait d'une ovation tonitruante.


Puce Description de l'oeuvre

Le compositeur russe a en tout cas toujours considéré cette œuvre comme une de ses meilleures, et sa favorite avec les Vêpres. L’impression est facilement partagée tant on sent l’écriture heureuse et inspirée qui l’anime d’un bout à l’autre. Si chaque mouvement possède sa climatique propre, la composition s’enveloppe d’un clair-obscur des plus saisissants lorsque déjà, sous le tintement des clochettes de l’enfance, une des pages les plus rayonnantes de Rachmaninov, perce comme une lumière noire et lointaine : à l’arrière-plan, le chant strident et hurlant des cloches du désespoir se prépare (passage fabuleux que le chœur entonne « bouches fermées »). Toute l’œuvre repose sur cette confrontation avec l’existence, ce scandale contre lequel la musique vient se révolter. Au désespoir croissant du poème se joint la déferlante mutinerie musicale du compositeur dans le glas du troisième mouvement, une véritable fournaise aux airs de catastrophe. L’auditeur est alors submergé par la décharge assassine et dramatique de l’orchestre lorsque, dans le dernier mouvement, avec douceur et suavité, le magnifique et ténébreux thème du cor anglais qui avait ouvert le finale reparaît sous la flûte, désamorcé de toute angoisse, sur le mode majeur…
On peut penser ici à l’épitaphe de Martinus von Biberach :

Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m’étonne d’être aussi joyeux.

La composition, qui peignait par le son les quatre premiers vers, trouve paradoxalement sa solution, son élucidation dans les raisons mêmes de ses tourments (car c’est bien le même motif qui survient, celui énoncé par le cor anglais, comme si Rachmaninov tirait justement les possibilités d’une certaine allégresse en toute connaissance de cause, devant l’observation, si l’on peut dire, de l’étendue des dégâts ...). Comme le note Clément Rosset :

Les raisons d’être joyeux ou déprimé ont ceci d’étonnant - et d’apparemment paradoxal - qu’elles sont rigoureusement les mêmes. En sorte que la tristesse n’est que le côté face d’une pièce de monnaie dont le coté pile est la joie.

Le dernier vers de l’épitaphe, comme l’ultime chant de la flûte, vient alors nous réconcilier avec l’existence. Un horizon merveilleux se lève soudainement après la sauvagerie musicale des cloches de bronze et de fer, achevant ce dernier mouvement, un des chefs-d’œuvre du compositeur.

Puce Conclusion

Composée à la veille de la première guerre mondiale, cette partition, inquiète, épique, opulente même, semble ainsi manifester le déclin somptueux à la fois d'un esprit, en proie à l'angoisse, et d'une société, d'une époque, prête à connaître la guerre, la chute du régime tsariste et la révolution bolchevique. Elle représente cependant une étape importante dans l'oeuvre de Rachmaninov, comme l’émergence d’une certaine maturité : après les Cloches, son style cherchera, semble-t-il, à dire plus avec moins. La plupart de ses œuvres futures seront comme marquées par l’ombre projetée des Cloches, l’ombre d’une certaine résignation peut-être, d’un certain désespoir, d’une certaine lucidité…

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Les Cloches, opus 35
Oeuvre écrite sur un texte de Balmont d'après le poème d'Edgar Allan Poe.
Commencée de janvier 1913 à avril 1913. Achevée le 27 juillet 1913.
Première exécution à Saint-Pétersbourg le 30 novembre 1913, avec le choeur du théâtre Marinsky sous la direction de Rachmaninov (et E.I. Popova, A.D. Alexandrov, P.Z. Andreyev). Dédiée à Mengelberg et son Concertgebow orchestre d'Amsterdam.
I. Allegro non troppo. II. Lento. III. Presto. IV. Lento lugubre.

Poème
Le poème Les Cloches d’Edgar Allan Poe traduit par Stéphane Mallarmé.

Extrait sonore
Cliquez ici pour accéder à l'extrait sonore.