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Les Cloches
«Cest
parce que jai passé presque toute ma vie parmi les
vibrations des carillons de Moscou, que jai réussi
à faire vibrer les cloches des émotions humaines dans
mes uvres.»
-------Nous écrivions dans
larticle concernant lÎle
des morts
que le compositeur allait « récidiver », en
quelque sorte, son règlement de compte avec
lexistence quatre années plus tard, en 1913, avec
Les Cloches, symphonie chorale pour soprano, ténor,
baryton, chur et grand orchestre. Mais, au fond, il
sagit moins ici de régler une vieille affaire qui
nous attache à lexistence depuis notre naissance
que de se faire, plus simplement, plus douloureusement,
le chantre du dur métier de vivre. En effet,
lunivers spirituel de Rachmaninov a évolué, et
ses protestations avec : il ne sagit plus tant
daffronter, dans un duel hautement romantique, la
Mort, avec une majuscule, que de peindre le parcours
singulier dune vie, c'est-à-dire le parcours d'un
échec, le vieillissement du corps, leffondrement
dune existence particulière.
Et en effet, le fracas et le grondement de
lorchestre précédant le départ de Charron de
lîle funèbre laisse ici la place, dans un ultime
et mémorable mouvement, à un dénouement plus
voluptueux et serein, à partir du thème funèbre du cor
anglais que reprendra doucement la flute, le portant à
des degrés de lumière et de calme insoupçonnables.
Comment, dès lors, comprendre lévolution vers
cette transfiguration, cette acceptation - tragique,
stoïcienne, d'une certaine manière - du trépas ?
Pourtant, le poème a sans doute plu au
compositeur russe pour des raisons plus personnelles,
moins métaphysiques : limaginaire des cloches.
Celles-ci ont toujours été un élement pricipal de son
univers musical (et ne les entendons-nous pas sonner,
déjà, dans louverture du second
concerto pour piano ?).
Preuve que son « instinct » musical
a été marqué par cet imaginaire, il écrivit en 1932
dans une lettre à Walter E. Koons :
Avant dajouter, et nous soulignons :
Et les cloches du crépuscule vont en effet
carillonner dans cette uvre. En 1913, Rachmaninov a
quarante ans et, depuis une dizaine dannées déjà,
sa correspondance abonde en allusions à son « âge
avancé », à ce sentiment davoir « terriblement
vieilli ». Il est effrayé à la pensée « quil
va bientôt rejoindre le diable. » Marietta
Chaginian, une de ses égéries, rapporte qu« il
trouvait terrible quil exista quelque chose après
la mort. Mieux valait pourrir, cesser dexister,
disparaître à jamais. » On sent donc
quà nouveau la composition va porter la marque
personnelle de ses interrogations, et quelle agira
comme une ultime réprimande et protestation envers
lexistence, ou comme un ultime recueillement, une
réconciliation
Dautant que le poème
original, lui, ne sembarrasse pas dhumeurs,
se clôturant sur des notes graves et désespérées (la
traduction du poème est d'ailleurs disponible à la
suite de cet article) :
Ainsi Rachmaninov va-t-il suivre le texte dans
le choix de ses motifs et du traitement musical : grelots
argentés de lenfance, cloches en or du mariage,
tocsin en bronze de lâge adulte, glas sinistre de
la mort, mais en soctroyant une petite infidélité
: terminer luvre sous une aurore despoir
Le
compositeur russe a en tout cas toujours considéré
cette uvre comme une de ses meilleures, et sa
favorite avec les Vêpres. Limpression est
facilement partagée tant on sent lécriture
heureuse et inspirée qui lanime dun bout à
lautre. Si chaque mouvement possède sa climatique
propre, la composition senveloppe dun clair-obscur
des plus saisissants lorsque déjà, sous le tintement
des clochettes de lenfance, une des pages les plus
rayonnantes de Rachmaninov, perce comme une lumière
noire et lointaine : à larrière-plan, le chant
strident et hurlant des cloches du désespoir se prépare
(passage fabuleux que le chur entonne « bouches
fermées »). Toute luvre repose sur
cette confrontation avec lexistence, ce scandale
contre lequel la musique vient se révolter. Au
désespoir croissant du poème se joint la déferlante
mutinerie musicale du compositeur dans le glas du
troisième mouvement, une véritable fournaise aux airs
de catastrophe. Lauditeur est alors submergé par
la décharge assassine et dramatique de lorchestre
lorsque, dans le dernier mouvement, avec douceur et
suavité, le magnifique et ténébreux thème du cor
anglais qui avait ouvert le finale reparaît sous la
flûte, désamorcé de toute angoisse, sur le mode
majeur
Je
viens je ne sais doù, La
composition, qui peignait par le son les quatre premiers
vers, trouve paradoxalement sa solution, son élucidation
dans les raisons mêmes de ses tourments (car cest
bien le même motif qui survient, celui énoncé par le
cor anglais, comme si Rachmaninov tirait justement les
possibilités dune certaine allégresse en toute
connaissance de cause, devant lobservation, si
lon peut dire, de létendue des dégâts
...). Comme le note Clément Rosset :
Le dernier vers de lépitaphe, comme
lultime chant de la flûte, vient alors nous
réconcilier avec lexistence. Un horizon
merveilleux se lève soudainement après la sauvagerie
musicale des cloches de bronze et de fer, achevant ce
dernier mouvement, un des chefs-duvre du
compositeur. Composée à la veille de la première guerre mondiale, cette partition, inquiète, épique, opulente même, semble ainsi manifester le déclin somptueux à la fois d'un esprit, en proie à l'angoisse, et d'une société, d'une époque, prête à connaître la guerre, la chute du régime tsariste et la révolution bolchevique. Elle représente cependant une étape importante dans l'oeuvre de Rachmaninov, comme lémergence dune certaine maturité : après les Cloches, son style cherchera, semble-t-il, à dire plus avec moins. La plupart de ses uvres futures seront comme marquées par lombre projetée des Cloches, lombre dune certaine résignation peut-être, dun certain désespoir, dune certaine lucidité
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