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L'univers de Rachmaninov

 

Le piano comme table de négociation avec l'existence
L'usage lyrique et existentiel du piano chez Rachmaninov

Allegro vivace

 

Kissin jouant l'étude opus 8 n° 12 de Scriabine

Parce qu’il ne glisse pas, parce qu’il ne tergiverse point, allant et venant sur ses intentions, comme un archet sur des cordes passe et repasse sans jamais briser la corde qui pose problème, sans jamais la prendre à partie, la saisir, l’appuyer véritablement ; parce que, contrairement au violon qui, en mimant ainsi la triste aller-venue de l’existence dans ses mouvements de surface, dans ses infinis épanchements renfermés sur ses quatre petites cordes, semble bien triste de ne pouvoir saisir le Démon de l’univers, le saisir bien haut, bien fermement et l’exterminer radicalement, le piano est capable d’être l’instrument expressionniste idéal, abattant sur ses notes la dalle parfaite et précise qui fera chuter le monde. A la vue des trajets répétés du violon, dont le butin amassé n’est toujours, infailliblement, qu’une caresse de néant, qu’un frottement avec l’angoisse, le pianiste oppose une table de négociation claire et fatale, en s’asseyant droit et fier face à l’Horreur, sombre et grandiose machine, en l’attaquant de plein front dans un combat vital et dangereux ! Ceci n’est que mon avis personnel, mais je sens tellement que tout cela se joue comme si le pianiste, chaque soir, sous le joug fuyant et obscur d’une épée de Damoclès, devait risquer sa vie…

Tandis qu’un accord nécessite ici un quatuor de doigts, un index vengeur surgit soudainement, sautant d’un octave à un autre, et cours saisir la note culminante, la note posant problème, la note que toute la composition avait, durant toutes ces minutes, annoncée en secret… Ce qu’il y a de remarquable dans le piano c’est l’implication de la main, du poing. Il n’y a pas que de la violence pourtant, et qui n’a pas vu le jeu d’un pianiste n’a proprement rien vu : les doigts virevoltent, dansent, sautillent en mille acrobaties, s’entrelacent parfois, mais aussi s’affrontent en de violents contrastes, des basses aux aigus … Il n’y a rien de plus doux que les mille et unes perles liquides du piano - et qui, d’ailleurs, a immortalisé la beauté secrète et profonde du clair de lune, si ce n’est le clavier de Beethoven … ?
Si la musique doit rendre fou, comme le souhaitait Cioran, eh bien le piano en est l’instrument le plus sorcier, le plus incantatoire, le plus névrotique : à vous, à vous de frapper ses arpèges si le cœur vous en dit, d’assassiner l’orchestre, ou de vaguer, de tonalités en tonalités, par de gracieux et amples ondoiements…