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La touche mélodique et magique chez Rachmaninov
Par Stéphane Roger

 

-------J'ai commencé à étudier les œuvres pour piano de Rachmaninov lorsque j'avais 16 ans. A cet âge le garçon romantique que j'étais ne connaissait que le Premier Concerto, musique reprise par l'émission Apostrophe comme générique de début et de fin. C'est en entendant la grande cadence de ce Premier Concerto que le virus me frappa.

D'abord ce qui me touche chez ce compositeur, c'est la mélodie dans toutes ces œuvres. Elle fascine immédiatement, sans détour et sans intellect. Longtemps je me suis demandé comment peut-on être inspiré à ce point. Mon vieux professeur de contrepoint me fit alors cette réponse : "Il faut souffrir pour connaitre la beauté, il faut alors se rapprocher du Divin pour que l'âme ainsi purifiée puisse donner ce qu'elle a reçu". Je pense qu'il y'a quelque chose de Divin dans ses mélodies. Franchement écoutons un instant Vocalise : comment il fait ? D'où elle sort cette mélodie qui prend en moins de deux secondes aux tripes ? Et le mouvement lent de la Seconde Symphonie ? Ou les Danses Symphoniques, ou le morceau lent des Variations sur un thème de Paganini... etc etc... Je pense qu'il faut une certaine noblesse de l'âme, une profondeur spirituelle... C'est d'ailleurs peut-être ce qui manque à la génération d'aujourd'hui où les compositions sont ternes, quelque fois intéressantes mais pas prenantes, qui ne dépassent guère le cerveau, qui ne pénètrent pas au cœur. L'exil de Rachmaninov est sans doute aussi la cause de cette souffrance qui transparaît à travers ces œuvres... et la recherche, comme à Sénar, d'un havre éternel de paix, de ressourcement spirituel.

Il y'a aussi l'intelligence du compositeur. Sa musique est intelligente tant dans les découpes, les formes, mais aussi les développements et les enchaînements, respectant presque toujours une tension harmonique comme moteur principal et ensuite, après l'orgasme musical, un relâchement cyclique dans divers tons relatifs voisins...Ce procédé provoque l'extase et le relâchement de l'esprit, de l'âme....et donc a un impact évident sur l'auditeur.
Les procédés harmoniques judicieux comme les accords de tritons (dans pratiquement tous les mouvements lents) procédés chers à Ravel aussi, très impressionniste... Les réponses du cantus firmus en divers parties harmoniques en filigrane comme des trompe-l'œil. Les intervalles de quartes au niveau des cors, procédé utilisé dans les musiques de films donnant un son jazz, moderne... Les intervalles augmentés avec tritons en résolution comme dans le final du
3eme concerto, vers la fin, qui donne un soupir à la musique inexprimable et un paroxysme final absolu. Les accords bipolaires. L'orchestration est ici magnifiée par l'emploi des cors, ensuite des violoncelles d'une manière contrepointique dans presque toutes ces œuvres. Rachmaninov privilégie le développement horizontal au vertical. Les bois sont moins harmonisés d'une façon classique, avec clarinette basson hautbois et flûte, mais plutôt flûte et basson seul, de belles pages de clarinettes comme substitution aux cordes. Enfin les bois doublés par des cors. L'effet est original. Si Rachmaninov respecte le quatuor pour chaque famille d'instrument, il fait fît quelque fois des règles pour donner un rôle à chacun, ainsi la clarinette est souvent mise en avant, comme dans la Deuxième Symphonie, le saxophone aussi dans les Danses Symphoniques, le basson, la flûte dans le Deuxième Concerto pour Piano. Je pense qu'il identifiait réellement ce que les instruments pouvaient endosser comme rôle. Le basson d'un romantisme... La clarinette d'une tristesse sans précédent, la flûte épanouie, les violoncelles très slaves, très sirupeux, les alti profonds, les cors royaux, les percussions omniprésentes.
Enfin les rythmes variés ne laissent pas l'auditeur dans l'ennui. Il suffit de prendre une partition quelconque pour voir le nombre de changements de temps, de tempo....
Enfin la virtuosité pour tous les instruments dû aux changements multiples des rythmes souvent effrénés et complexes, ou pour le piano avec le semblant de rubato à la main gauche qui n'en est pas et qui pose au pianiste un véritable casse tête rythmique.

Il est allé plus loin que Chopin dans les frottements harmoniques et les décalages rythmiques des deux mains. Sans compter les difficultés, grands traits véloces, notes piquées ou jouées en staccato, grands accords à 10 notes, treizième à la main gauche, octaves aux deux mains sur les touches noires, notes intermédiaires entre octaves, ou pire entre accords, jouées par la main droite avec l'accord (comme dans le Premier Concerto pour Piano, deuxième mouvement). En fait tout ce qu'il faut pour décourager même un pianiste qui aurait fait ses preuves par ailleurs.
Rachmaninov pourtant laisse transparaître dans toutes ces compositions la magie de la mélodie qui est primordiale. Celle ci n'est pas une mélodie facile, désuète, rococo, non au contraire elle est tourmentée, réfléchie, retenue, pudique et s'impose d'elle même dans tous les cœurs. Les choses évidentes ont toujours un impact. C'est pourquoi quand on joue Rachmaninov, en fait on le vit, et quelque part on joue sa propre vie, et chaque musicien devient le miroir qui reflète non seulement sa propre âme mais aussi celle de celui qui l'écoute.

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-------Je joue Rachmaninov depuis tant d'années, et dire qu'à son époque certains disaient qu'il n y avait aucune richesse harmonique dans sa musique, d'autres qui décriaient sa musique comme du piano bar... C'est mal connaître son œuvre et surtout c'est mal la déchiffrer. Bien au contraire, certains thèmes mélodiques apparaissent en filigrane, des accords forts modernes se retrouvent dans pratiquement toutes ses œuvres. En fait par rapport aux contemporains du style Debussy ou Ravel, Rachmaninov a toujours mis la mélodie en avant et ne s'est pas égaré dans des juxtapositions de plans harmoniques pour faire de l'effet uniquement. La musique de Rachmaninov est débarrassée de tout cela et va alors directement au cœur.