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Extrait d'une interview donnée à The Etude à New York en 1919, où Rachmaninov expose ses conceptions de la musique et son point de vue sur la musique moderne :

Les grands compositeurs se sont toujours intéressés à la mélodie comme point de départ de toute musique. La mélodie - c'est la musique, c'est la base de toute musique, dans la mesure où une mélodie parfaite entend et provoque sa mise en forme harmonique. C'est pour cela que de grands compositeurs du passé accordaient tant d'intérêt aux mélodies nationales de leurs pays. Rimsky-Korsakov, Dvorak, Grieg et autres s'adressaient au "mélos" national comme à la source naturelle de leur inspiration [...].

Par contre les futuristes déclarent leur vis-à-vis de tout ce qui pourrait même de très loin rappeler une mélodie. Ils demandent la "couleur", "l'atmosphère", et méprisant toutes les règles d'une construction normale de la musique, ils créent des oeuvres sans aucune forme, comme le brouillard, et tout aussi passagères. Si je parle des compositeurs de notre temps, je ne pense pas aux futuristes. J'estime peu ceux qui, refusant la mélodie et l'harmonie, se jettent dans l'orgie des bruits et des dissonances qui sont une fin en soi. Les futuristes russes ont tourné le dos à la simple chanson populaire et leur patrie, et c'est probablement la raison pour laquelle leurs oeuvres ont l'air d'élucubrations "boursouflées" et artificielles. Cette critique est juste et concerne non seulement les futuristes russes, mais aussi tous les autres. Ils sont devenus des renégats, des apatrides, dans l'espoir de devenir artistes internationaux. Mais ce sur ce point ils se trompent, car, si un jour nous arrivons à l'espéranto musical, ce n'est pas en méprisant la musique nationale de tel ou tel pays, mais au moyen de la fusion des langues musicales de différentes nations en une seule langue. Non pas à travers l'apothéose des expressions musicales excentriques des individus séparés, mais au moyen de l'unification des musiques de tous les pays du monde en un tout, à l'image des eaux de différents fleuves que se jettent dans la même mer.

C'est Rimsky-Korsakov qui a, dans la plus grande mesure, exploité les thèmes populaires russes, quoique la musique de Moussorgsky soit également entièrement pénétrée de l'esprit de la chanson russe. Borodine, Moussorgsky et d'autres sont typiquement russes.
Par contre, Scriabine n'est pas russe du tout. Ses premières oeuvres se rapprochent par leur caractère à celles de Chopin. Grande nombre parmi elles sont magnifiques et raffinées. Cependant, ses oeuvres postérieures se trouvent, pour ainsi dire, dans un "no man's land musical". Et même si ces oeuvres-ci avaient contribué à sa réputation de compositeur original, elles n'ont pas agrandi sa gloire en tant que maître de l'architecture musicale originale.


Je suis profondément convaincu qu'à l'exception de quelques oeuvres, les compositions futuristes seront vite oubliées. Le futurisme ne survivra pas à l'épreuve du temps. Et ce n'est pas parce que les adeptes de cette école sont des modernistes. Au sens de ce mont, les oeuvres de Medtner (qui hélas est très peu connu en Amérique) sont extraordinairement fraîches et modernes, mais sa musique ne contient rien de futuriste. En réalité, Medtner déteste les futuristes. L'Amérique devrait faire mieux connaissance de ce vrai et grand compositeur. En Russie, on commence déjà à comprendre que Medtner a trouvé sa place parmi nos immortels.


The Etude, 1919.
Source : Rachmaninov, la passion au bout des doigts. Catherine Poivre d'Arvor, Editions le Rocher, 1986.