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"Des larmes
et des Saints"
Rachmaninov et
la fin du romantisme
Maestoso

"Ce
n'est que depuis Beethoven que la musique s'adresse aux
hommes : avant lui, elle ne s'entretenait qu'avec Dieu.
Bach et les grands Italiens ne connurent point ce
glissement vers l'humain, ce faux titanisme qui altère,
depuis le Sourd, l'art le plus pur."
Cioran
Il existe une
longue tradition, que lon peut faire remonter à
certains romantiques allemands, qui consiste à voir dans
la musique un art dorigine métaphysique, qui
apporterait aux hommes abîmés par le péché une
connaissance du paradis, par ouï-dire
Toute
véritable musique naîtrait du regret du paradis : « Bach,
échelle de larmes sur laquelle gravissent nos désirs de
Dieu » écrit par exemple Cioran. Comparés à la
musique, la peinture, la sculpture et même la poésie
sont des arts dici-bas. Le je ne sais quoi
de la musique couvre un infini. Quel est le point commun
de la musique avec le monde, demande même Schopenhauer ?
Ce pourrait-il, en quelque sorte, quelle puisse « subsister
sans que lunivers existât » ? Cest en
tout cas ce que pressent lhomme romantique.
Bien que née des larmes, la musique ne serait donc pas
faite pour exprimer les regrets humains (ce qui serait,
en quelque sorte, une dégradation) mais bien pour "creuser le ciel" (Baudelaire), pour dispenser ici-bas
déphémères extraits du paradis, de labsolu
et de la félicité. Ainsi seront admirés les
compositeurs dune musique, en certains points bien
sûr, in-humaine : le « divin Mozart »,
proclamé compositeur officiel du paradis (à propos du
Requiem, Cioran note dans ses Cahiers : « Comment
croire, après une pareille audition, que lunivers
nait aucun sens ? Il faut quil en ait un.
» Nietzsche saisit admirablement le « gai désespoir »
présent chez Mozart : « Lesprit de belle
humeur ensoleillée, de tendre légèreté de ce Mozart,
dont la gravité respire la douceur et non point la
terreur » ), Bach ( Nietzsche, toujours, écrit
ainsi que « la musique de Bach nous donne
limpression dêtre présent au moment où
Dieu créa le monde ») ou encore Händel, que
Chopin, beaucoup plus "classique" qu'on ne le
pense couramment, admirait, en particulier par son Messie
(le compositeur britannique ne se disait-il pas
dailleurs transporté au ciel lorsquil y
travaillait ?).
Quid alors des compositeurs dits romantiques ? Ne les
imaginerions-nous pas plus aptes à évoquer cette soif
daccomplissement spirituel, ce « désir de monter
en grade » comme lécrivait Baudelaire ? Si les
avis sont plus partagés (Baudelaire, justement, et tant
dautres, ont admiré Wagner, par exemple, sur
lequel nous allons revenir), certains ont pu leur
reprocher décrire une musique humaine, trop
humaine. Avec eux, ce n'est plus le ciel qui est la
mesure de la musique, mais l'homme.
Ainsi de Beethoven, chez qui on pourra critiquer l'introduction
de la colère et des sautes dhumeur dans le plus
céleste des arts : « Je viens dentendre la Missa
Solemnis, écrit Cioran. Cela ne me touche
pas. Beethoven na pas le sens du divin. » Le
« moi est haïssable », le verdict de Pascal
sappliquerait à Beethoven, car même s'il fut
incomparablement doué, nous sentons bien qu'une telle
musique fut composée par un homme... Ainsi,
ladmiration de Beethoven navait dégal,
chez un Goethe, que sa réprobation : « Cest
malheureusement une personnalité tout à fait
déchaînée. Il na sans doute pas tort de trouver
le monde détestable ; mais vraiment il ne le rend ainsi
plus plaisant ni pour lui ni pour les autres », ce
qui devrait être, on la compris, la tâche
primordiale de la musique. De même, Schopenhauer pouvait-il
placer au-dessus du compositeur allemand et Bellini (en
particulier pour Norma) et Rossini.
Que dire alors de Wagner, qui dédicaça au philosophe de
Francfort rien de moins que lAnneau de Nibelung
? Réponse de Schopenhauer : « Remerciez en mon nom
votre ami Wagner pour lenvoi de ses Nibelungen,
mais dites-lui quil mette sa musique au cabinet, il
a davantage de génie comme poète. » De même,
après avoir admiré Wagner, il semble que Nietzsche est
décelé en lui ce « pessimisme romantique », symptôme
dun appauvrissement de la vie, et lui préféra
alors une musique plus lumineuse, méditerranéenne, Carmen
de Bizet : « Comme une uvre pareille nous rend
parfaits ! »
Doù cet étonnant paradoxe, peut-être : le
romantisme, mis en musique, est une manière de
sacrilège. Ainsi, dans une page célèbre, Schopenhauer
exprime en ces termes la découverte douloureuse de
lexistence : « la philosophie débute, comme
louverture de Don Juan, par un accord en mineur ».
On sétonnera peut-être du choix de lOpéra
de Mozart, lorsque celui-ci na cure de philosophie
ni de métaphysique. Mais tout porte à croire quune
musique qui chanterait les thèmes de la pensée
schopenhauerienne serait une musique dégradée,
inférieure, ne faisant guère honneur à sa nature
divine. Où a-t-on vu quil existât des «
problèmes » au paradis ? Ce nest pas la tempête
que les romantiques espèrent trouver dans la musique,
comme sils se reflétaient en un miroir sonore,
mais lallégresse, mais lapaisement :
| Et je me pose la
question » écrit en définitive Nietzsche
: « que veut donc de la musique mon corps
tout entier ? Car il ny a pas
dâme
cest je crois, son
allègement ; comme si toutes les fonctions
animales devraient être accélérées par des
rythmes légers, hardis, turbulents ; comme si
lairain et le plomb de la vie devaient
oublier leur pesanteur grâce à lor, la
tendresse et lonctuosité des mélodies. Ma
mélancolie veut se reposer dans les cachettes et
les abîmes de la perfection : voilà pourquoi
jai besoin de la musique. |
Mais le paradis n'est
plus du tout si proche à la fin du dix-neuvième siècle.
Sergueï Rachmaninov symbolise intensément le changement
de perspective opéré vis-à-vis de cette tradition et
que Liszt nous semble avoir admirablement saisi
lorsquil écrit, dans la même phrase, que « Les
arts sont le plus sûr moyen de se dérober au monde »
mais quils sont, également, « le plus sûr
moyen de s'unir avec lui ». Lorsque Rachmaninov
naît, la question de l'homme et de son malheur est
devenue trop pressante et trop évidente. Chopin ou Liszt
sont bientôt considérés comme des « classiques » au
même titre que Bach ou Händel, et l'interdit romantique
sur la musique s'évanouit peu à peu (cette nouvelle
perspective s'incarne rapidement en Russie avec
Tchaïkovski). Lhorizon spirituel semble
seffondrer, si bien que lhomme romantique est
attaché à la fois par amour et par haine à ce monde
injustifié et cruel. Dans ces deux élans, comme
lavers et lenvers dune même médaille,
Rachmaninov semble avoir tout dire de lui. Lécart
(lécartèlement ?) est fort entre le compositeur
du Second
concerto, de
lÎle des morts et celui des uvres religieuses,
les Vêpres et la Liturgie de Saint Jean
Chrysostome, mais il représente, de manière
significative, la position contrariée de lhomme
romantique et moderne dans lunivers. Lhorreur
et lextase de la vie sentremêlent sans issue
dans son uvre, séludant toujours, ne se
surmontant jamais.
Au fond, secrétaire merveilleux de notre époque, la
musique du compositeur russe est connaissance de la
douleur humaine, par ouï-dire
Echelle de larmes
sur laquelle gravissent nos questions et nos révoltes. Une
musique de lexistence.
L'internaute pourra
se demander ce qui différencie alors Rachmaninov d'un
Schumann par exemple, ou d'un Wagner ? N'ont-ils pas
proposé, chacun, une musique de l'existence ? Nous avons
déjà rencontré un élément de réponse : l'aspect
extrême, en quelque sorte, de son romantisme. Mais l'ensemble
de nos six Moments musicaux sont ici pour
répondre à cette question, et pour pénétrer plus
profondément dans l'univers de Rachmaninov.
Les Orages de la vie
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