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Quatrième concerto pour piano
« J'ai
déjà commencé (dans ma tête) à chercher des coupures.
J'en ai trouvé une mais seulement de huit mesures, et en
plus c'est dans le premier mouvement qui n'a pas une
longueur si effrayante. Et je « vois » que l'orchestre
n'est presque jamais silencieux, ce que je considère
comme un grand péché. Ceci signifie que ce n'est pas un
concerto pour piano, mais un concerto pour piano et
orchestre. »
-------Le Quatrième Concerto
ressemble à une uvre posthume, dont il possède la
couleur et le goût si particulier, mais cependant
achevée et jouée du vivant de Rachmaninov. On peut dire,
d'une certaine manière, que deux hommes en sont à l'origine
: un compositeur russe inspiré, qui a rédigé les
premières esquisses juste avant 1917, et un pianiste
virtuose en mal de son pays, exilé depuis la révolution
doctobre, qui a recueilli ces papiers et a
contemplé en eux le visage de la Russie quil a
perdu. Pour faire moins romanesque, le Quatrième
Concerto est une uvre russe composée sur le
sol américain, une pièce ébauchée avant 1917 et
écrite en 1926. De là sans doute sa beauté, comme un
magnifique et vague souvenir que le compositeur
chercherait à entretenir, à raviver. Mais en
conséquence également, la triste apathie qui a réglé
son écriture, la difficulté et la mélancolie
quon y pressent, poussées jusquau laconisme
et au silence. Car on devine, devant ce touchant et
pudique palimpseste, tout le charme de luvre
qui avait été imaginé et conçu près de dix ans
auparavant et qui perce en maints endroits de
louvrage achevé. Et le magnifique motif principal
du premier mouvement, un peu défait, ouvrant le concerto,
en quelque sorte, sur une série de réponses
légèrement désabusées, ne nous l'indique-t-il pas
déjà ?
Ce
quil avait esquissé a perdu la sève qui
lanimait jadis, ainsi que son actualité : faire
revivre sa composition va donc être une tâche ardue. Au fond,
ce qui manque à ce Quatrième Concerto - la
brillance, la facilité et léclat même, ce qui
avait fait en partie la réussite du troisième - est
aussi à lorigine de son charme : sa maladresse
affective, son intimité, son humanité, le caractère
décousu et fragile de son écriture, en correspondance
avec le caractère décousu et fragile de la vie de son
auteur. Ce concerto ne parle pas seulement du spleen, il
est littéralement pris par le spleen (même si, bien entendu, on peut plus ou
moins limiter son aspect mélancolique, ce que semble
faire Rachmaninov dans lenregistrement que nous
possédons de lui).
La nostalgie qui lanime et le soulève de bout en
bout, convertissant le beau fleuve dor mélodique
de jadis (et on se souvient des serpentements colorés du
Troisième Concerto) en un courant violet, malade,
lui-même mélancolique, et non plus seulement vecteur ou
support, semble mener la musique à son échec si bien
que, comme le souligne Elger Niels, la composition «
fluctue nerveusement entre des tendances à la béatitude
et à la ruine. » Ainsi cette ambiance
dinachevé, de déception - plus que de désespoir,
et presque de nonchalance qui habite dun bout à
lautre luvre, malgré la beauté pure
des mélodies qui sy trouvent. Vladimir Ashkenazy commente ainsi le
thème principal, tourné vers lintérieur, du
premier mouvement :
Il faut
écouter également la simplicité un peu désabusée et
effacée du largo central, doux et épuré, rempli de
secrets et de larmes, ou le manque dexplosion
dun des finales les moins glorieux de
luvre du compositeur, mouvement discontinu
qui, malgré ses inventions et sa riche palette, referme
le concerto sur une impression quelque peu amère.
Trop long,
Rachmaninov dut donc, étape de plus dans sa déception,
le réviser et labréger, de près d'une centaine
de mesures (ce qui a pu ajouter à nouveau au caractère
décousu de larchitecture). Lors de la première,
le 18 mars 1927 à Philadelphie, plus d'une décennie
après sa conception et bien loin de la Russie, peu de
personnes ont pu comprendre le sens de cette uvre.
Laccueil fut mitigé et repoussa à nouveau
Rachmaninov, comme par réaction, dans le silence.
Reste pour nous, malgré ses défauts, si lon puits dire, une uvre touchante et charmante, un concerto russe en exil, qui a le mal du pays. Et, à tout prendre, le plus humain, le plus authentique des quatre concertos composés par Rachmaninov.
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