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Quatrième concerto pour piano

 

Tableau de Levitan

« J'ai déjà commencé (dans ma tête) à chercher des coupures. J'en ai trouvé une mais seulement de huit mesures, et en plus c'est dans le premier mouvement qui n'a pas une longueur si effrayante. Et je « vois » que l'orchestre n'est presque jamais silencieux, ce que je considère comme un grand péché. Ceci signifie que ce n'est pas un concerto pour piano, mais un concerto pour piano et orchestre. »
Rachmaninov, Lettre à Medtner du 9 septembre 1926.

Puce Introduction

-------Le Quatrième Concerto ressemble à une œuvre posthume, dont il possède la couleur et le goût si particulier, mais cependant achevée et jouée du vivant de Rachmaninov. On peut dire, d'une certaine manière, que deux hommes en sont à l'origine : un compositeur russe inspiré, qui a rédigé les premières esquisses juste avant 1917, et un pianiste virtuose en mal de son pays, exilé depuis la révolution d’octobre, qui a recueilli ces papiers et a contemplé en eux le visage de la Russie qu’il a perdu. Pour faire moins romanesque, le Quatrième Concerto est une œuvre russe composée sur le sol américain, une pièce ébauchée avant 1917 et écrite en 1926. De là sans doute sa beauté, comme un magnifique et vague souvenir que le compositeur chercherait à entretenir, à raviver. Mais en conséquence également, la triste apathie qui a réglé son écriture, la difficulté et la mélancolie qu’on y pressent, poussées jusqu’au laconisme et au silence. Car on devine, devant ce touchant et pudique palimpseste, tout le charme de l’œuvre qui avait été imaginé et conçu près de dix ans auparavant et qui perce en maints endroits de l’ouvrage achevé. Et le magnifique motif principal du premier mouvement, un peu défait, ouvrant le concerto, en quelque sorte, sur une série de réponses légèrement désabusées, ne nous l'indique-t-il pas déjà ?
Nous ne saurons jamais vraiment si nous écoutons, pour ainsi dire, deux concertos, s’il existe deux Rachmaninov, celui de 1917 et celui de 1926, ou s’il s’agit de la même personne qui perdure, mais tout du moins cette œuvre se dessine-t-elle comme une mer recevant les eaux de différents fleuves, océan complexe mais gorgé de beautés aux sources si différentes et, parfois, si lointaines.

En 1926, Rachmaninov n’a pas composé depuis près de huit ans, à l’exception d’une cadence pour la Seconde rhapsodie hongroise de Liszt … Son dernier concerto date de 1909 (n’oublions pas cependant que si le quatrième n’avait pas subit les aléas du temps, il aurait été plus proche chronologiquement du
troisième concerto que celui-ci l’est du second). Aussi a-t-il des difficultés à communiquer avec l’énergie des esquisses qu’il a emporté avec lui en quittant la Russie. Il était habitué à concevoir ses œuvres « dans sa tête », avant de les coucher sur papier. Et lorsqu’il ouvre cet album spirituel presque dix années après sa rédaction, sa tête et son cœur ont en quelque sorte changé : il est devenu un pianiste de concert qui a le mal du pays. Dans une interview, il précise le silence que lui a imposé sa nouvelle vie :

En quittant la Russie, j’ai laissé derrière moi l’envie de composer. En perdant mon pays, je me suis aussi perdu moi-même. Dans cet exil, loin de mes racines et de mes traditions, je ne trouve plus l’envie de m’exprimer.

Ce qu’il avait esquissé a perdu la sève qui l’animait jadis, ainsi que son actualité : faire revivre sa composition va donc être une tâche ardue.

Puce Description de l'oeuvre

Au fond, ce qui manque à ce Quatrième Concerto - la brillance, la facilité et l’éclat même, ce qui avait fait en partie la réussite du troisième - est aussi à l’origine de son charme : sa maladresse affective, son intimité, son humanité, le caractère décousu et fragile de son écriture, en correspondance avec le caractère décousu et fragile de la vie de son auteur. Ce concerto ne parle pas seulement du spleen, il est littéralement pris par le spleen (même si, bien entendu, on peut plus ou moins limiter son aspect mélancolique, ce que semble faire Rachmaninov dans l’enregistrement que nous possédons de lui). La nostalgie qui l’anime et le soulève de bout en bout, convertissant le beau fleuve d’or mélodique de jadis (et on se souvient des serpentements colorés du Troisième Concerto) en un courant violet, malade, lui-même mélancolique, et non plus seulement vecteur ou support, semble mener la musique à son échec si bien que, comme le souligne Elger Niels, la composition « fluctue nerveusement entre des tendances à la béatitude et à la ruine. » Ainsi cette ambiance d’inachevé, de déception - plus que de désespoir, et presque de nonchalance qui habite d’un bout à l’autre l’œuvre, malgré la beauté pure des mélodies qui s’y trouvent. Vladimir Ashkenazy commente ainsi le thème principal, tourné vers l’intérieur, du premier mouvement :

Je ne sais pas l'expliquer correctement mais ce n’est pas le genre de progression généreuse que nous avions l'habitude d'entendre dans les précédents travaux comme la Deuxième Symphonie. Il n'y a aucune possibilité, aucune « chance » offerte dans l’ouverture de ces accords.

Il faut écouter également la simplicité un peu désabusée et effacée du largo central, doux et épuré, rempli de secrets et de larmes, ou le manque d’explosion d’un des finales les moins glorieux de l’œuvre du compositeur, mouvement discontinu qui, malgré ses inventions et sa riche palette, referme le concerto sur une impression quelque peu amère.

L’œuvre était donc condamnée d’avance. Le compositeur puisant même dans ses réserves, incorporant dans le largo central un passage provenant d’une
étude-tableau en ut mineur composée en 1911 mais abandonnée. La composition fut tellement délicate et difficile qu’il réécrivit plusieurs fois son concerto avant même de le publier (et c'est surtout le finale qui subit l'essentiel des coupures et des réécritures). Il raconte ainsi à Medtner :

Juste avant de quitter Dresde, j'ai reçu une copie du conducteur de mon nouveau concerto. Je rayonnais en voyant sa taille - 110 pages - et j'en fus horrifié ! Par pure lâcheté, je n'avais même pas vérifié sa durée. Il devra, comme le Ring, être interprété plusieurs soirées de suite.

Trop long, Rachmaninov dut donc, étape de plus dans sa déception, le réviser et l’abréger, de près d'une centaine de mesures (ce qui a pu ajouter à nouveau au caractère décousu de l‘architecture). Lors de la première, le 18 mars 1927 à Philadelphie, plus d'une décennie après sa conception et bien loin de la Russie, peu de personnes ont pu comprendre le sens de cette œuvre. L’accueil fut mitigé et repoussa à nouveau Rachmaninov, comme par réaction, dans le silence.

Le lendemain, Pitts Sanborn écrivit dans l’Evening Telegram du 23 mars 1927, un article critique et ironique :

Ce concerto est un monument d’ennui, de longueur, de banalité et de toc. On y tricote vaguement ceci ou cela, de Liszt à Puccini, de Chopin à Tchaïkovski. Même Mendelssohn a droit à un petit compliment au passage. L’écriture orchestrale a la richesse du nougat et la partie de piano rutile de mille effets éculés […]. De la super-musique de salon. Mlle Cécile Chaminade aurait pu commettre la même chose après son troisième verre de vodka.

Reste pour nous, malgré ses défauts, si l’on puits dire, une œuvre touchante et charmante, un concerto russe en exil, qui a le mal du pays. Et, à tout prendre, le plus humain, le plus authentique des quatre concertos composés par Rachmaninov.

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Concerto n°4 en sol mineur (opus 40)
Daté de janvier 1925 et d'août 1926.
Dédié à N. Medtner. Première exécution à Philadelphie le 18 mars 1927, jouée par Rachmaninov sous la direction de Stokowski. Publié par les éditions Tair à Paris. Révisé en 1941. Première exécution à Philadelphie le 17 octobre 1941, jouée par Rachmaninov sous la direction d'Ormandy.
I. Allegro II. Largo III. Allegro vivace

Extrait sonore
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