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Second concerto pour piano
"Les
arts sont le plus sûr moyen de se dérober au monde ;
-------De lourdes cloches
sébranlent en crescendo jusquà leur
effondrement, une houle de violons vient immerger la
scène (quest-elle dailleurs ? Paysage russe
? Tempête sous un crâne ?), lintroduction
dramatique du Second Concerto pour piano de
Rachmaninov, demeurée célèbre, subjugue et alerte
lesprit de lauditeur (ce que le compositeur
avait toujours recherché, et ce qui explique en partie
pourquoi il considérait cette ouverture seulement comme
un moyen de prendre possession du public, et non comme un
thème en soi), le subjugue donc pour lentraîner
littéralement dans une composition souterraine, profonde
et nocturne, mêlant avec brio des airs de gouffre et
denchantement.
Avec un tel succès, nous prenons le risque de
perdre peu à peu le « problème » auquel
cette musique était initialement attachée, et ne la
voir devenir quune admirable composition du
répertoire amoureux (chose à laquelle elle ne semble
pas appartenir, le thème de lamour étant assez
peu présent, du reste, chez le compositeur, hormis dans
ses magnifiques chansons ; nous renvoyons par exemple à
notre article sur la Seconde Symphonie, et plus particulièrement sur
lAdagio). Ainsi, une image devenue célèbre est
celle de Marilyn Monroe, dans Sept ans de Réflexion,
se pâmant sous le premier mouvement jusquà tomber
dans les bras dun Tom Ewell en fébrile séducteur.
Et en effet, qui na pas entendu lexécution du Second Concerto par Rachmaninov lui-même, à mille lieues des interprétations courantes, na rien entendu : impassible et fataliste, habitée par le laconisme et lévocation (ce qui peut en dérouter beaucoup, comme le célèbre pianiste Krystian Zimerman, pour qui le compositeur na pas osé linterpréter dune « manière qui soit vraiment émouvante et qui risque de paraître complaisante »)
Bien sûr, l'oeuvre ne rayonne toujours pas des plus beaux élans enthousiastes, mais au moins est-elle quelque peu éloignée dun Sturm und Drang caricatural. Car il est néanmoins certain que le Second Concerto est une oeuvre tourmentée, passionnelle et dune très grande littérature (elle possède en effet ce quelque chose de figuratif, de symbolique ou d'évocateur propre aux poèmes symphoniques). Le premier mouvement est un chef duvre de composition où la mélodie, colorée et secrète, accompagnée dune douce clarinette, se courbe et se découvre comme un fleuve jusquà lexplosion de la reprise du thème principal. Lécriture y est peu virtuose, mais suffisamment lancinante et animée - cest-à-dire, à proprement parler, physiquement soulevée par une âme - quelle nous conduit, au-delà de toute raison (ce qui explique aisément, Vladimir Jankélévitch le rappelle très justement, la défiance que lon peut avoir vis-à-vis de cette musique), nous conduit donc à épouser son projet, y compris dans ce quil a de plus tragique. Ainsi de la réexposition, point culminant et intense de luvre. Car tandis que les violons entonnent à nouveau leur sordide narration, le piano, en un contre-chant mémorable, proclame une vindicative et poignante revanche, à la manière dun Ultima verba formidable clamé au monde entier, comme sil sétait littéralement lancé dans lorchestre. Il conservera de même le dernier mot de ce mouvement (si on pourra écouter, par exemple, l'enregistrement d'Hélène Grimaud pour entendre gronder voire vrombir le piano d'un bout à l'autre du morceau, l'exécution qu'en donne Sviatoslav Richter reste sans doute la plus décisive et la plus tragique en ce domaine). Prenant comme la forme dun exutoire sublime, jamais caravelle vers lAnywhere out of the world de Baudelaire ne nous avait été avancée avec une telle force et avec une telle célérité.
Le second mouvement, tout aussi célèbre et d'un charme délicat, sadresse lui à la face nocturne de lâme, continent de notre être plus apaisé et rêveur. La luminosité est ici beaucoup plus claire et chaude, et se développe (ou plutôt senveloppe) dans un long thème profondément poétique et simple, ruisseau à nouveau. Comme dans le premier mouvement, la mélodie, sinueuse, chemine avec une extrême aisance, comme divine, modulant et habitant merveilleusement un silence des plus contemplatifs (peut-être une évocation des paysages infinis de la Russie, nous y revenons à la fin de cet article), toujours accompagnée par les bois (on sait quune partie du matériau sonore provient justement dune Romance que Rachmaninov a composé en 1891 pour ses cousines les Skalon). Laspect « problématique » de la composition nest toujours pas élucidé, comme le rappel ses soubresauts (en effet, la musique enfle, "un poco più animato", et s'agite de plus en plus, "più animato"), mais lharmonie évasive qui ouvre et clôt cette pièce nous ravie suffisamment pour létouffer peu à peu, et faire rayonner notre vision du monde. Luvre
peut alors sachever dans une festivité rythmique
et mélodique sans nom, presque glorieuse, entrelacée
encore, comme par souvenance, de passages émotionnels
magnifiques. On sait que Rachmaninov a dans un premier
temps composé les deux derniers mouvements avant d'écrire
le premier, avec un peu plus de difficulté (en 1900, il
joua les deuxième et troisième mouvements à Moscou,
ajouta le premier au printemps 1901 et donna la première
exécution complète le 9 novembre de notre calendrier),
comme sil avait dabord dû passer la tête
hors des eaux profondes de langoisse pour pouvoir
la peindre. Ainsi, le finale sonne-t-il comme un grand et
immédiat retour à la vie, à la fois grandiloquent -
synonyme de joie débordante - et tendre. Avons-nous
fait bonne expérience du Second Concerto ? Il
ne sagit pas dépuiser son champ imaginaire
et poétique, formidablement immense, mais de réussir à
lhabiter de la manière la moins infidèle à
lauteur. Or, une question peut rester en suspend,
nous la posions dès les premières lignes de notre
article : ne voyons-nous pas la Russie poindre également,
comme un paysage d'arrière plan, ou à la manière de
ces éléments picturaux secondaires par leur taille mais
principaux pour le sens de luvre ? Nikolaï
Medtner, un des grands pianistes russes contemporains de
Rachmaninov, mais aussi un ami et un admirateur (la chose
va dailleurs dans les deux sens, Rachmaninov lui
dédiant son Quatrième Concerto) déclara ainsi que « lâme
de ce thème », en parlant de louverture du
concerto, est russe :
(nous revenons sur la dimension russe de la
musique de Rachmaninov dans le quatrième Moment
musical
de notre partie consacrée à son univers sonore). Mais
sans doute est-ce propre aux grandes uvres, de
glisser comme du sable dans les mains de toute
interprétation et de garder, à jamais, un caractère
unique, fuyant et secret, un univers à elles
seules
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