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Oeuvres

 

Second concerto pour piano

 

Champs sous un ciel d'orage, Vincent Van Gogh

"Les arts sont le plus sûr moyen de se dérober au monde ;
ils sont aussi le plus sûr moyen de s'unir avec lui"
Franz Liszt

Puce Introduction

-------De lourdes cloches s’ébranlent en crescendo jusqu’à leur effondrement, une houle de violons vient immerger la scène (qu’est-elle d’ailleurs ? Paysage russe ? Tempête sous un crâne ?), l’introduction dramatique du Second Concerto pour piano de Rachmaninov, demeurée célèbre, subjugue et alerte l’esprit de l’auditeur (ce que le compositeur avait toujours recherché, et ce qui explique en partie pourquoi il considérait cette ouverture seulement comme un moyen de prendre possession du public, et non comme un thème en soi), le subjugue donc pour l’entraîner littéralement dans une composition souterraine, profonde et nocturne, mêlant avec brio des airs de gouffre et d’enchantement.

Il est très difficile de pénétrer le réseau de sens d’une œuvre aussi "évidente", qui se donne si immédiatement et si heureusement à nous (et ce d'autant plus que, bien qu'exigeante, elle ne pratique aucune surenchère pianistique et, par exemple, n'aménage aucune ultime cadence pour le soliste dans le premier mouvement). On sait qu'elle fut le printemps musical du compositeur, après la dépression engendrée par l’échec terrible de sa
Première Symphonie (Rachmaninov retrouvant de l'enthousiasme dans l'écriture du duo de Paolo Malatesta et Francesca da Rimini pour un futur opéra durant le mois de juillet 1900, il mit alors de côté la pièce lyrique pour se consacrer entièrement à l'oeuvre concertante dès l'automne). On sait également l’effet qu’a eu sur elle le docteur Nikolaï Dahl, spécialiste en neurologie et en hypnose, qui a soigné et encouragé quasi quotidiennement le compositeur de janvier à avril de la même année (nous renvoyons à la biographie pour obtenir plus d'information sur le contexte de composition, moment important dans la vie de Rachmaninov).

Dès lors serait-on tenté d’y voir l’œuvre d’une renaissance, du premier et sombre mouvement dans lequel - et avec quelle attaque - perce déjà l’esprit de reconquête au dernier, festif voire emphatique, comme si le compositeur avait souhaité se convaincre lui-même. Les couleurs et les lumières de la composition - un clair-obscur bleu, noir, violet - tapissent d’un bout à l’autre l’œuvre, comme pour peindre le décor ou la caverne d’un esprit tourmenté (Cioran, qui s’y connaissait, ne décrivait-il pas, dans un de ses aphorismes, « le goût violet du malheur » ?). Cette expérience de l’œuvre, plutôt psychologique, nous attire donc d’emblée et ce malgré les clichés qui entachent cette pièce.

Car le Second Concerto restera sans doute l’œuvre la plus populaire de Rachmaninov, et la pièce symphonique qu’il a le plus joué (sans doute, même, l'un des concertos les plus célèbres du XXe siècle).
Ivan Lipaïev rapporte, dans la Russkaya Muzykalnaya Gazeta de décembre 1900, la ferveur unique et immédiate que suscita cette pièce :

Il y a longtemps que je n’avais vu un public aussi énorme à un concert - depuis les récitals historiques de Rubinstein. Et il y a longtemps que les murs de la salle de la Noblesse n’avaient résonné d’applaudissement aussi nourris et frénétiques.

Avec un tel succès, nous prenons le risque de perdre peu à peu le « problème » auquel cette musique était initialement attachée, et ne la voir devenir qu’une admirable composition du répertoire amoureux (chose à laquelle elle ne semble pas appartenir, le thème de l’amour étant assez peu présent, du reste, chez le compositeur, hormis dans ses magnifiques chansons ; nous renvoyons par exemple à notre article sur la Seconde Symphonie, et plus particulièrement sur l’Adagio). Ainsi, une image devenue célèbre est celle de Marilyn Monroe, dans Sept ans de Réflexion, se pâmant sous le premier mouvement jusqu’à tomber dans les bras d’un Tom Ewell en fébrile séducteur.

Il y a donc un risque dans l’interprétation sentimentale, risque et même ambiguïté que l’œuvre entretient du début à la fin. Sans doute cette difficulté est-elle surmontée lorsqu’on connaît la personnalité du compositeur, ou, plutôt, lorsqu’on écoute de quelle manière Rachmaninov lui-même lisait son œuvre (car nous avons conservé une précieuse série d’enregistrements de celui-ci interprétant une grande partie de son œuvre ; nous renvoyons à la
discographie pour plus d’informations). Le pianiste György Sandor le rappelle :

Trop de gens jouent les concertos de Rachmaninov d’une manière bien différente de celle qu’il a suggérée. Ils sont souvent trop sentimentaux. Rachmaninov ne l’était jamais. Il était très romantique, plein d’émotion, mais jamais de mauvais goût, jamais excessif. 

Et en effet, qui n’a pas entendu l’exécution du Second Concerto par Rachmaninov lui-même, à mille lieues des interprétations courantes, n’a rien entendu : impassible et fataliste, habitée par le laconisme et l’évocation (ce qui peut en dérouter beaucoup, comme le célèbre pianiste Krystian Zimerman, pour qui le compositeur n’a pas osé l’interpréter d’une « manière qui soit vraiment émouvante et qui risque de paraître complaisante »)

Puce Description de l'oeuvre

Bien sûr, l'oeuvre ne rayonne toujours pas des plus beaux élans enthousiastes, mais au moins est-elle quelque peu éloignée d’un Sturm und Drang caricatural. Car il est néanmoins certain que le Second Concerto est une oeuvre tourmentée, passionnelle et d‘une très grande littérature (elle possède en effet ce quelque chose de figuratif, de symbolique ou d'évocateur propre aux poèmes symphoniques). Le premier mouvement est un chef d’œuvre de composition où la mélodie, colorée et secrète, accompagnée d‘une douce clarinette, se courbe et se découvre comme un fleuve jusqu’à l’explosion de la reprise du thème principal. L’écriture y est peu virtuose, mais suffisamment lancinante et animée - c’est-à-dire, à proprement parler, physiquement soulevée par une âme - qu’elle nous conduit, au-delà de toute raison (ce qui explique aisément, Vladimir Jankélévitch le rappelle très justement, la défiance que l’on peut avoir vis-à-vis de cette musique), nous conduit donc à épouser son projet, y compris dans ce qu’il a de plus tragique.

Ainsi de la réexposition, point culminant et intense de l’œuvre. Car tandis que les violons entonnent à nouveau leur sordide narration, le piano, en un contre-chant mémorable, proclame une vindicative et poignante revanche, à la manière d’un Ultima verba formidable clamé au monde entier, comme s’il s’était littéralement lancé dans l’orchestre. Il conservera de même le dernier mot de ce mouvement (si on pourra écouter, par exemple, l'enregistrement d'Hélène Grimaud pour entendre gronder voire vrombir le piano d'un bout à l'autre du morceau, l'exécution qu'en donne Sviatoslav Richter reste sans doute la plus décisive et la plus tragique en ce domaine). Prenant comme la forme d’un exutoire sublime, jamais caravelle vers l’Anywhere out of the world de Baudelaire ne nous avait été avancée avec une telle force et avec une telle célérité.

Tableau d'Odilon Redon

Le second mouvement, tout aussi célèbre et d'un charme délicat, s’adresse lui à la face nocturne de l’âme, continent de notre être plus apaisé et rêveur. La luminosité est ici beaucoup plus claire et chaude, et se développe (ou plutôt s’enveloppe) dans un long thème profondément poétique et simple, ruisseau à nouveau. Comme dans le premier mouvement, la mélodie, sinueuse, chemine avec une extrême aisance, comme divine, modulant et habitant merveilleusement un silence des plus contemplatifs (peut-être une évocation des paysages infinis de la Russie, nous y revenons à la fin de cet article), toujours accompagnée par les bois (on sait qu‘une partie du matériau sonore provient justement d‘une Romance que Rachmaninov a composé en 1891 pour ses cousines les Skalon). L’aspect « problématique » de la composition n’est toujours pas élucidé, comme le rappel ses soubresauts (en effet, la musique enfle, "un poco più animato", et s'agite de plus en plus, "più animato"), mais l’harmonie évasive qui ouvre et clôt cette pièce nous ravie suffisamment pour l’étouffer peu à peu, et faire rayonner notre vision du monde.

L’œuvre peut alors s’achever dans une festivité rythmique et mélodique sans nom, presque glorieuse, entrelacée encore, comme par souvenance, de passages émotionnels magnifiques. On sait que Rachmaninov a dans un premier temps composé les deux derniers mouvements avant d'écrire le premier, avec un peu plus de difficulté (en 1900, il joua les deuxième et troisième mouvements à Moscou, ajouta le premier au printemps 1901 et donna la première exécution complète le 9 novembre de notre calendrier), comme s’il avait d’abord dû passer la tête hors des eaux profondes de l’angoisse pour pouvoir la peindre. Ainsi, le finale sonne-t-il comme un grand et immédiat retour à la vie, à la fois grandiloquent - synonyme de joie débordante - et tendre.

Puce Conclusion

Avons-nous fait bonne expérience du Second Concerto ? Il ne s’agit pas d’épuiser son champ imaginaire et poétique, formidablement immense, mais de réussir à l’habiter de la manière la moins infidèle à l’auteur. Or, une question peut rester en suspend, nous la posions dès les premières lignes de notre article : ne voyons-nous pas la Russie poindre également, comme un paysage d'arrière plan, ou à la manière de ces éléments picturaux secondaires par leur taille mais principaux pour le sens de l’œuvre ? Nikolaï Medtner, un des grands pianistes russes contemporains de Rachmaninov, mais aussi un ami et un admirateur (la chose va d’ailleurs dans les deux sens, Rachmaninov lui dédiant son Quatrième Concerto) déclara ainsi que « l’âme de ce thème », en parlant de l’ouverture du concerto, est russe :

Dès le premier tintement de cloches et le développement qu’il suscite, nous sentons s’élever devant nous la Russie dans toute sa grandeur.

(nous revenons sur la dimension russe de la musique de Rachmaninov dans le quatrième Moment musical de notre partie consacrée à son univers sonore). Mais sans doute est-ce propre aux grandes œuvres, de glisser comme du sable dans les mains de toute interprétation et de garder, à jamais, un caractère unique, fuyant et secret, un univers à elles seules…
Cependant, il sera toujours préférable d’observer dans la musique de Rachmaninov, d’autant que cela est davantage fondé, l’évocation de la Russie, de la nature ou de l’existence, comme nous venons de le faire, plutôt que de la réduire à une série de clichés sentimentaux ou juvéniles, en un sens péjoratif évidemment (car que peut-il y avoir de réducteur à évoquer dûment l’amour ou la jeunesse ?).

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Concerto n°2 en do mineur (Opus 18)
Deuxième et troisième mouvement à l'automne 1900. Oeuvre achevée le 21 avril/4 mai 1901. Dédié au docteur N. Dahl. Premières exécutions : à Moscou le 2/15 décembre 1900 pour les deuxième et troisième mouvements. 27 octobre/9 novembre 1901 pour l'oeuvre entière. Joué par Rachmaninov sous la direction de Siloti à deux occasions. Orchestration et arrangement du compositeur pour deux pianos, édités par Gutheil en octobre 1901.
I. Maestoso II. Adagio sostenuto III. Allegro scherzando

Extrait sonore
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Extrait video
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