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Oeuvres

 

Premier concerto pour piano

 

Aivazovsky, Ivan: "The ninth wave", 1850

"Tous les grands maîtres se sont attachés au culte de la mélodie en soi, considérée comme l'élément primordial de la musique. En effet, la mélodie constitue pour moi le germe de la création musicale, puisqu'elle contient et suggère sa propre réalisation harmonique."
Rachmaninov

Puce Introduction

-------D’un geste brillant et foudroyant, semblable aux concertos pour piano de Schumann et de Grieg, l’œuvre débute sur une rafale ténébreuse d’arpèges, de quoi imposer immédiatement l’attention, avant d’exposer aux cordes un long thème, sombre et rougeoyant, l'une des plus belles inspirations du musicien russe. Certes, la recette est bien connue : la composition, soignée et racée, s'imposera d'évidence à l'auditeur par le biais de forts et capiteux développements, jusqu’à ce qu'il soit totalement envoûté. Place serait alors faite à une terrible cadence, point culminant et brûlant de l’œuvre, manière de l’électriser définitivement. Puis viendra, sans doute, un mouvement lent, rêveur et calme, nimbé de bleu, s'égrenant doucement sur le pourtour d'un long motif poétique. Enfin, toujours pour répondre aux canons du genre, un ultime et incandescent final afin de clore le concerto dans une sorte de carnaval.
Ce qu’il y a de remarquable pourtant, c’est que ce concerto répond à ces critères tout en les effaçant, et se joue d’un bout à l’autre comme une musique évidente, spontanée, d’une grande souplesse et d’une grande assurance : en bref, le travail d'écriture ne s'entend plus. Elle est pourtant l’œuvre d’un tout jeune compositeur russe âgé d’à peine 18 ans, Sergueï Rachmaninov (et bien que la version originale, révisée par la suite, ne soit pas une œuvre de maturité, elle manifeste déjà une écriture géniale, comme nous allons le voir).

Le Concerto n°1 est une de ses premières grandes compositions. On comprend donc qu’elle plonge ses racines dans les premiers faits d‘arme du jeune artiste. Lorsqu’il était étudiant chez Zverev, un soir, les trois élèves se proposèrent, comme un jeu, de composer des petites pièces. Pressman, l’un des pensionnaires, écrivit une marche orientale en huit mesures et Maximov, le début d’un chant. Rachmaninov remplit presque deux pages d’une étude en fa dièse, qui sera utilisée dans le concerto que nous connaissons. A nouveau, en 1889, il ébauche quelques idées en vue d’un concerto, mais en ut mineur. Le 6 juillet 1891, il achève finalement un Concerto pour piano en fa dièse mineur. Il écrit à Nathalie Skalon, une de ses cousines :

J’ai finalement achevé le 6 juillet la composition et l’orchestration de mon concerto. J’aurais pu terminer plus tôt, mais j’ai vagabondé longtemps après le premier mouvement, et je n’ai commencé les mouvements suivants que le 3 juillet. Donc, composition et orchestration des deux derniers mouvements en deux jours et demi. Tu peux t’imaginer le travail que cela représente. Je composais de cinq heures du matin à huit heures du soir ; par conséquent, après avoir achevé le morceau, je me suis trouvé très épuisé.


Puce
Description de l'oeuvre

Le concerto fut crée à Moscou le 17 mars 1892 avec Rachmaninov au piano, et reçut un accueil enthousiaste. Il sera remanié en 1917, le compositeur ayant suffisamment évolué pour ne plus accepter certains débordements et excès de son œuvre de jeunesse (Vladimir Ashkenazy commente ainsi : « Il l'a beaucoup amélioré. C'est plus efficace, concis et pas aussi naïf »), même si tout porte à croire que, comme l’écrit Jacques-Emmanuel Fousnaquer, si la forme a été retouchée, l’essentiel de l’inspiration, cependant, se trouvait là dès le départ. Le succès est d’autant plus méritoire que le répertoire russe ne comptait pas beaucoup de grands concertos pour piano à l’époque (à l‘exception de ceux de Tchaïkovski, d’Anton Rubinstein et de Rimski-Korsakov). Il faut dire également que la composition possédait en germe toutes les raisons de son succès : l’écriture y est élégante et brillante, le thème principal merveilleusement équilibré et sombre à souhait, les traits fougueux, romantiques, élancés (et on devine presque irrésistiblement le désir de démonstration qui devait habiter le jeune musicien, voyez par exemple les premiers accords de la cadence). Il s’agit même du concerto le plus slave que Rachmaninov ait jamais rédigé, avec la frénésie et l’énergie sentimentale qui l’anime et le soulève du début à la fin. Faisant montre d’un fin talent de compositeur, le premier mouvement entier n’est qu’une œuvre picturale particulièrement ensorcelante qui mène l’auditeur à la cadence (c’est-à-dire à sa fin, émotionnellement parlant) comme un tableau va mener le regard du spectateur là où il souhaite par un jeu de traitement d’aires et de figures pour mieux le posséder. Le sommet de ce mouvement, absolument intense et presque névrotique, a d’ailleurs été largement popularisé en devenant le générique de l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot.

Suit un second mouvement, particulièrement évasif et délicat, d’un très grand charme et d'une gracieuse sonorité : à la manière d'un Nocturne, le pianiste chante littéralement avec les doigts la partition, des plus paysagères et idylliques. Elle est également marquée par une telle assurance et une telle aisance - jusqu’à être quelque peu flegmatique - qu’elle rayonne calmement et merveilleusement, colonne vertébrale poétique et contemplative de l’œuvre, reliant le ténébreux premier mouvement au flamboyant final. Le dernier mouvement, justement, reprend le caractère de l’introduction : traits pianistiques brillants, dialogue dramatique et lyrique avec l’orchestre, auquel s'ajoute cependant une manière quasi frénétique et tzigane de danser, de séduire et de divaguer propre aux finals rythmiques et enjoués du compositeur.

Puce Conclusion

On comprend donc qu'à défaut de posséder la charge "problématique" de ses futures compositions - c'est-à-dire d'être avivé à sa source par un sujet plus ou moins douloureux et personnel, si l'on peut dire, le Premier Concerto est une oeuvre de musique "absolue" (comme il qualifie son premier prélude), pièce vive et ardente, véritable feu d'artifice - orange, jaune et rouge - orchestral et pianistique. Comme l'écrit Brigitte Pinaud, "la négligence relative de ce magnifique concerto" reste donc inexplicable.

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Concerto n°1 en fa dièse mineur (opus n°1)
Premier mouvement écrit en 1890.Concerto achevé le 6/18 Juillet 1891 à Ivanovka. Dédié à A. Siloti. Première exécution à Moscou le 17/29 mars 1892 (1er mouvement seulement) joué par Rachmaninov. Sous la direction de Safonov. Orchestration complète et arrangement du compositeur pour deux pianos, édités par Gutheil. Révisé en 1917.
Edité par les Grandes Editions Musicales Russes en mars 1921.
I. Vivace II. Andante III. Allegro vivace.

Extrait sonore
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